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L’ARBRE ET LA FORÊT, Ducastel et Martineau, 2010 : à voir

Ducastel et Martineau ont le courage de regarder les gouffres en face et d’en faire un film pudique, sobre, tout de retenue, pour mieux permettre de dominer les gouffres, comme, dans le film, la contemplation quotidienne d’un bel arbre a permis à un homosexuel du camp de concentration du Struthof, en Alsace, d’échapper à la mort, jour après jour, de continuer à supporter de vivre face à l’horreur et puis, un jour, de retrouver le goût de vivre.

Il faut saluer le courage de ce couple cinéaste, Harmodios et Aristogiton de la pellicule, d’avoir résolu de continuer à faire entrer à leur façon le grand public dans la découverte de ce qu’encore aujourd’hui tant de gens refusent de croire : oui, on a arrêté et tué des homosexuels, pour la seule raison qu’ils étaient homosexuels, tué à petit feu ou dans la plus exorbitante des cruautés, en Allemagne d’abord et puis en France, quand les nazis y ont pris le pouvoir de 1940 à 1944. Au départ, Ducastel et Martineau ont lu le bouleversant témoignage recueilli par Jean Le Bitoux : Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, paru chez Calmann-Lévy en 1994. Avant eux, Martin Sherman en 1979 avait créé sur le sujet une pièce intitulée Bent, avec Richard Gere, rôle repris par Bruno Cremer à Paris en 1982 et portée à l’écran par Sean Mathias en 1995 (disponible en DVD). Ensuite, Christian Faure en avait tiré un film, diffusé sur France 2 en 2004, avec pour titre Un amour à taire, une réussite. Ducastel et Martineau décident aujourd’hui de reprendre le sujet à leur manière, en imaginant une autre moyen de survivre pour un Pierre Seel qui deviendrait sylviculteur, marié, père de famille, poignant et déchiré jusqu’à son dernier souffle sans doute, mais vivant.

Il faut le préciser tout de suite : le personnage central du film est interprété par Guy Marchand, remarquable, sensible et écorché, comme le connaissent déjà ceux qui l’ont vraiment regardé et écouté, un Guy Marchand aux antipodes de son rôle dans le Loulou de Maurice Pialat où la douleur de son couple raté lui faisait traiter le Marais de « quartier de pédés », un Guy Marchand jouant un homme apparemment gâté par la vie mais qui ne peut supporter aucune forme de mensonge, aucune trace d’hypocrisie. Et c’est sur un mystère que le film commence : un père n’a pas voulu se rendre aux obsèques de son fils. Dans le climat lourd après l’enterrement, dans la belle demeure, il y a ce secret de famille, ce cadavre dans le placard qui pèse. Il y a ceux qui comprennent, ceux qui refusent de comprendre et ceux qui essaient de chercher à quoi peut bien tenir cette apparente monstruosité. Lentement, subtilement, élégamment, Ducastel et Martineau lèvent le voile sur ce secret : c’est la monstruosité bien réelle de l’Histoire qui explique l’apparente monstruosité de cet homme. Sa vie, il la doit à sa force de vieux chêne face à la tempête et à la compréhension de quelques êtres vrais, sensibles, autour de lui. L’arbre cache une forêt de gouffres que le personnage central ne peut encore supporter qu’en écoutant en sauvage, à tue-tête, Wagner, sa puissance, sa violence musicale : elle lui permet l’ascension, l’échappée aux précipices, parce que l’Allemagne, c’est aussi ce souffle de vie, ce romantisme au delà de l’obsession des noires forêts et des charniers. Françoise Fabian et Catherine Mouchet, respectivement épouse et belle-fille du sombre héros central, ont l’une l’amour grave et l’autre le détachement tendre qu’il faut pour comprendre et aimer toujours.

Pudeur de la compassion au-dessus des gouffres, c’est la qualité de ce film et le choix très maîtrisé de ses metteurs en scène. L’horreur n’est pas montrée comme dans Un amour à taire, cité plus haut. Le Struthof n’est vu que de l’extérieur, plus d’un demi-siècle plus tard, sans "flash back". On pourrait qualifier cette approche de bourgeoise, de trop éthérée, de sublimée. Mais il y a plusieurs manières d’être devant le choc atroce de l’Histoire, de le regarder en face, de le dire, de le filmer. Ducastel et Martineau ne sont sans doute pas, selon le mot de l’éditeur Carlotta, « enfants de Salo » comme le fut Pasolini dans son dernier film. Mais ils sont bien enfants de l’horreur et osent à leur façon la dire, la dominer, la faire connaître, pour que jamais elle ne revienne. Les cinéphiles choisiront, mais ce qui est beau chaque fois, c’est l’ardeur de ne pas éluder, le besoin d’exorciser.

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