A NEW STAR IS BORN : Hors Champ, éditeur des marges

CRÉATION DES ÉDITIONS HORS CHAMP, SPÉCIALISTES DE LA MÉMOIRE DES MARGINALITÉS

Le concept à l’origine du projet

Parce que la différence fait parfois peur à l’industrie du livre, l’idée s’est imposée de créer une maison d’édition indépendante consacrée à l’underground, aux marges culturelles et aux homosexualités. 

Notre politique éditoriale

Mémoires inédits de témoins en prise avec une époque, monographies d’artistes menacés par l’oubli parce que réfractaires à la doxa, récits et biographies dédiés à des personnages seconds mais pas secondaires, Hors Champ souhaite mettre en lumière des vies singulières et des trajectoires parallèles afin de préserver la mémoire de mondes disparus ou en passe de le devenir. 

Les publications à venir

Monographie Pierre Sala (1948-1989) : artiste inclassable – il fut à la fois designer, architecte d’intérieur, scénographe, metteur en scène et directeur de théâtre –, Pierre Sala (1948-1989) a traversé la scène créatrice parisienne des années 1970/1980 comme une météorite. Son talent fut de développer avant l’heure une approche interdisciplinaire en jetant des ponts entre théâtre et arts plastiques. 

Mémoires de Claude Loir (né en 1944) : pionnier du cinéma X, aventurier de la libération sexuelle et témoin privilégié du Paris underground des années 1960 et 1970, Claude Loir se livre sans faux- semblants pour raconter une existence tout entière tournée vers la recherche de liberté. 

Les Éditions Hors Champ, qui sommes-nous ?

Damien Roger, co-fondateur et directeur des éditions Hors Champ, est haut- fonctionnaire au ministère de la Culture et ancien élève de l’ENA. Il collabore régulièrement à des revues comme Le Journal des Arts et Gonzaï. Il mène en parallèle une activité d’écriture (publication en février 2023 d’un roman aux éditions Privat). 

Jérôme Kagan, co-fondateur et directeur littéraire, s’est engagé dans la voie du journalisme après un cursus à La Sorbonne. Sa passion pour les avant-gardes artistiques de l’entre-deux-guerres l’a conduit à publier en 2019 un ouvrage sur les Années folles. Il est également l’auteur d’une biographie remarquée de Condé Nast. Chaque mois, pour les lecteurs de France-Amérique, il dresse le portrait d’excentriques et jolis monstres du siècle passé. 

Contact : contact@editions-hors-champ.fr

FRANÇOIS MARY, Sans Manu

« Sans Manu » est un recueil de poèmes en prose narrative pour dire le souvenir d’un jeune amant mort à trente ans. Douleur et désir de lui dresser un tombeau. François Mary est, à sa façon, un empereur Hadrien mais un Hadrien rustique d’aujourd’hui qui pleure son Antinoüs, mort jeune aussi.

Pourquoi reste-t-on en vie après la mort de l’autre, l’autre qu’on attendait et qui nous attendait ?

Ses chaussettes gardent la forme de ses pieds, son tee-shirt distendu à l’encolure conserve le volume de son torse. Comme si les vêtements restaient dans l’attente du corps qui ne viendra pas.

François MARY est né en 1950, en Auvergne qu’il n’a jamais quittée. Il vit là-haut, à Riom-ès-Montagnes, au pied du Puy Mary où l’hiver dure six mois.

ISBN : 978-2-918444-58-9

14,50 €

à paraître en janvier 2023

TAKAHASHI MUTSUO, Amant ô mon viril amant

L’écrivain, traducteur et critique, René de Ceccatty, a judicieusement orienté vers ErosOnyx éditions Bruno SMOLARZ, traducteur du présent recueil. Ce dernier a eu l’heureuse idée de demander à TAKAHASHI lui- même une anthologie autour d’Éros.

Takahashi a puisé dans six recueils les poèmes que l’on trouvera dans Amant ô mon viril amant, empruntés à Mino mon taureau (1959), Rosier – Les faux amants (1964), Le sommeil la faute la chute… (1965), Moi (1975), Hier encore (2018) et deux poèmes parus en revue après la catastrophe de Fukushima.

Mutsuo TAKAHASHI est né en 1937, à Kyūshū, la plus méridionale des quatre grandes îles de l’archipel japonais. Auteur d’une œuvre littéraire abondante et variée, d’inspiration traditionnelle (poésie classique, théâtre), mais aussi contemporaine. Il est reconnu et traduit depuis longtemps dans les pays anglo- saxons. Le présent recueil permettra au public français de mieux le découvrir, après la parution en 2020, aux Presses Sorbonne nouvelle, d’une anthologie intitulée Printemps florentin, du même traducteur, Bruno SMOLARZ.

Jeune encore, l’auteur s’est fait remarquer en publiant Mino mon taureau, au ton résolument personnel et, avant ses trente ans, par Yukio MISHIMA (1925-1970) lui-même, pour Rosier – Les faux amants (1964). Les « faux amants » ne sont pas des amants comme on en trouve d’ordinaire dans la poésie. Pour TAKAHASHI, la sexualité, y compris homosexuelle, est une chose naturelle dont l’existence ne doit pas faire partie des choses cachées. Le poète met à profit sa différence assumée pour aller au-delà d’une simple transgression. Sa poésie est lyrique, farouche et même violente. Le moi y éclate en un jaillissement d’images fantastiques et sensuelles, nourri de la tradition japonaise, mais aussi de la tradition grecque antique et de références bibliques, puisque, jeune encore, il s’est converti au christianisme.

TAKAHASHI a été nommé membre de l’Académie des Beaux-arts du Japon et, en juin 2018, a publié un recueil de 150 poésies nouvelles pour saluer son entrée dans le vieil âge. Il a reçu de nombreux prix dont le Prix Yomiuri et le Prix Takami.

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Nos livres sont disponibles dans toutes les librairies de France, de Belgique et de Suisse.

Le livre paraitra au format dit « à l’italienne », en 19 x 14 en novembre 2022.

ISBN 978-2-918444-57-2

14,50 €

ANTINOÜS DE PESSOA LU PAR « LA CAUSE LITTÉRAIRE »

Nous sommes en 130 apr. J.-C. L’empereur romain Hadrien veille son amant et favori Antinoüs qui vient de se noyer dans le Nil à l’âge de vingt ans. C’est un fait historique, repris notamment par Marguerite Yourcenar dans ses célèbres Mémoires d’Hadrien, et par d’autres auteurs et poètes comme Oscar Wilde, Yukio Mishima, Rainer Maria Rilke, Federico García Lorca ou Mutsuo Takahashi. L’un des plus grands poètes portugais de l’époque moderne, Fernando Pessoa, a lui aussi repris cette figure dans un long poème écrit en anglais, intitulé « Antinoüs ».

Les éditions ErosOnyx nous en proposent aujourd’hui une version bilingue accompagnée d’une note et d’une postface (d’Anibal Frias), spécialiste de Pessoa, dans une présentation soignée comme elles en ont l’habitude. Il en existait jusqu’à présent trois traductions en français, assurées respectivement par Armand Guibert, Patrick Quillier et Georges Thinès. Celle que nous lisons ici, œuvre d’Yvan Quintin, s’en démarque par le choix d’une traduction en vers, passant de l’original anglais (le vers anglais le plus fréquent étant le pentamètre iambique de cinq pieds) aux douze pieds français de l’alexandrin. Sans aller cependant jusqu’à la recherche de la rime, il s’agit, pour le traducteur, de mieux rendre la dimension poétique du texte de Pessoa, écrit, difficulté supplémentaire, dans un anglais élisabéthain, en usant de l’équivalent métrique le plus courant en français.

Ces quelques précisions donnent déjà une idée de la nature du texte. Il est tout sauf naturaliste ou factuel. C’est au contraire à une succession de masques que nous avons affaire. Par la langue choisie, un anglais des XVIème et XVIIème siècles, par le temps historique considéré, qui est celui du deuxième siècle après Jésus-Christ, par le locuteur désigné qui n’est autre que l’empereur lui-même, cédant parfois la place à un commentateur extérieur (l’auteur ou plutôt l’équivalent du chœur antique), Fernando Pessoa, poète portugais du vingtième siècle, ne semble s’effacer par une distanciation assumée que pour mieux exprimer, plus librement sans doute, ce qu’il veut dire, à moins qu’il ne s’agisse d’un nouveau masque tendu au lecteur, lui qui a tant joué de ses hétéronymes.

Nous sommes en 130 apr. J.-C. L’empereur romain Hadrien veille son amant et favori Antinoüs qui vient de se noyer dans le Nil à l’âge de vingt ans. C’est un fait historique, repris notamment par Marguerite Yourcenar dans ses célèbres Mémoires d’Hadrien, et par d’autres auteurs et poètes comme Oscar Wilde, Yukio Mishima, Rainer Maria Rilke, Federico García Lorca ou Mutsuo Takahashi. L’un des plus grands poètes portugais de l’époque moderne, Fernando Pessoa, a lui aussi repris cette figure dans un long poème écrit en anglais, intitulé « Antinoüs ».

[…]

Fernando Pessoa est l’auteur d’une œuvre phare, protéiforme, non encore formellement close, traversée de multiples significations dont la moindre n’est pas de surplomber la notion même d’auteur par le recours à des hétéronymes qui sont autant de moi superposés. Christian Bourgois Éditeur en a publié l’essentiel en 9 volumes à la fin des années 1980 avant l’édition de la Pléiade chez Gallimard au début des années 2000.

Luc-André Sagne

PAULINE PARIS AU PAYS DE COLETTE

« J’étais ravie de passer cette soirée hors du temps (…) la semaine dernière. Je redescends petit à petit, au gré du vent, de mon nuage… » nous a écrit, ce 21 juillet, Pauline Paris qui a donné un récital à Saint-Sauveur-en Puisaye, en Bourgogne, au pays de Colette le 15 juillet dernier, dans le cadre du » Festival de Saint-Sauveur-en-Puisaye : un été chez Colette » qui se rient chaque année de fin juin à fin août . Organisé par l’Association des Amis de Colette, ce récital a eu lieu en plein air, sur le pâtis du château qui abrite le Musée Colette. En plein air et en soirée, avec le soleil couchant pour magnifique projecteur. Il dardait ses rayons à travers le feuillage d’un immense et vieux noyer sous lequel se tenait l’assistance. Et roucoulaient, entre deux chansons, les colombes du donjon envoyées par Aphrodite.

Rappelons que Pauline Paris a d’abord monté un spectacle musical et théâtral, « Vivien 21 », autour de Renée Vivien. Deux des photos ci-dessous ont été prises au Bouillon Julien, brasserie sise rue du Faubourg Saint-Denis à Paris Elle y est Comme sur ces photos, elle accompagnée de Duncan Roberts (à droite) et Rafaël Leroy (à gauche), entrecoupant ses chansons d’épisodes de son histoire personnelle, « pour finir par ne faire plus qu’une avec elle. » . Quant à la première photo, il s’agit de Renée Vivien elle-même qui aimait se travestir, dans le cas présent en « incroyable » dont notre Pauline reprend le couvre-chef, le jabot et la redingote en de récital.
Qu’a-t-elle chanté au fait ce soir du 15 juillet ? Les Treize poèmes de Renée Vivien qu’elle a, sur les conseils d’Hélène Hazera, mis en musique et publiés chez ErosOnyx éditions dans un livre-CD, via l’entremise de la viviénienne Nicole G. Albert qui, restée sous le charme d’un récital de Pauline Paris à la librairie Violette & Co, souhaitait que reste une trace de cet enchantement. Douze poèmes de René Vivien auquel il faut ajouter un fragment de Sappho, devenu « Prolonge la nuit » , que Vivien a elle-même traduit et adapté du grec ancien. Bien sûr, on pourra penser à la chanson de Johnny Halliday « Retiens la nuit » ( paroles de Charles Aznavour, musique de Georges Garvarentz), mais si cette chanson ne manque pas de charme et d’émotion, le poème de Sappho-Vivien, mis en musique et chanté par Pauline Paris, est… saphiquement différent. Notons aussi dans ce recueil, comme sur scène, le poème « The Fjord Undine », écrit et publié en anglais par Renée Vivien, dans un autre ouvrage, The One Black Swan /Le cygne noir (également disponible aux mêmes éditions). N’oublions pas que Vivien était anglaise de naissance et s’appelait Pauline Tarn (tiens ! Pauline comme notre artiste !). Ce n’est pas Pauline qui cette fois l’a chanté, mais il a été superbement dit, en anglais donc, par Duncan Roberts, l’un de ses deux musiciens (basse, guitares, percussions), avec Raphaël Leroy au yeux pers, guitariste et bassiste, tous les deux au mieux de leur talent.

Superbe soirée que Colette, auteure de belles pages sur Renée Vivien dans Le pur et l’impur, n’a pu qu’aimer, où qu’elle soit, comme les spectateurs étonnés d’abord, puis vite ravis, comme enchantés. Renée Vivien, pour garder ses amantes, disait à Aphrodite « Prolonge la nuit ». Pauline Paris, elle, l’a chanté à son public, comme pour le retenir.

Crédit Pauline Paris 2022

YANNIS RITSOS, Erotika

Dans ce recueil, publié en 1981 à Athènes, le poète dépasse les culpabilités d’une religiosité frileuse et craintive. L’amour n’est plus un péché. Résistance à toute oppression et épanouissement intime trouvent à s’ accorder.

L’AUTEUR : Yannis Ritsos, né le 1er mai 1909 à Monemvassia (Péloponnèse) dans une famille de propriétaires terriens, a très tôt connu les épreuves : familiales, de santé puisque jeune homme il passa quatre ans en sanatorium pour soigner une tuberculose, et surtout épreuves politiques. Résistant contre la dictature dès 1936, il s’engagera ensuite dans la lutte contre la droite fasciste au cours de la douloureuse guerre civile qui dure jusqu’en 1949. La détention en camp de « rééducation », puis la résistance à nouveau, au régime des colonels cette fois (1967-1974), la déportation encore, l’assignation à résidence, ne l’empêcheront cependant jamais d’écrire. Son œuvre abondante fait de lui un grand poète national. Il meurt à Athènes le 12 novembre 1990.


Et les mots aussi


sont des veines


en eux


coule le sang


quand s’unissent les mots

la peau du papier

s’enflamme rouge

comme

au moment de l’amour

la peau de l’homme

et de la femme.

Extraits « EROTIKA »

Le poème
ah le poème – disait-il –
un accouplement perpétuel ponctuation néant
point aucun
exhalaison de la terre
fumier et fleurs du citronnier et sperme
la pioche et la pelle
sur le marbre
labeur double
ne dis plus rien
l’amour est un.

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À paraître en octobre 2022, réédition poche (format 12 x 19) du recueil publié en format broché en 2009.

Prix : 9, 00 €

ISBN 978-2-918444-56-5

ANDER (2009), un film de Robert Caston

                                           

     RENDRE CRÉDIBLE L’INCRÉDIBLE, EN TOUTE HONNÊTETÉ

Pour qu’il y ait rupture avec la coutume dans un milieu où le patriarchat rural – relayé par le matriarchat à la mort du patriarche –, dans un cadre clos comme les montagnes du Pays basque espagnol où l’on parle d’abord l’euskera, il faut qu’arrive quelqu’un d’ailleurs. Dans Ander, premier long-métrage d’un jeune metteur en scène qui s’était déjà fait connaître en 2005 par un court-métrage produit par Arte, Maricón,  ce sont une jeune ʺétrangèreʺ de Carthagène et un jeune Péruvien  qui apportent un souffle neuf en Biscaye, en 1999, terre  ancestrale minée par des tabous qui la sclérosent.

Nombreux sont les êtres en souffrance au début de ce film qui sait sans lourdeur donner de l’épaisseur à ses personnages : à plus de trente ans, Ander subit sa condition de célibataire dans une ferme menée par la poigne altière de sa mère, veuve solitaire, elle aussi, qui aimerait qu’on estime son vieil ami de jeunesse, Evaristo, qu’elle impose avec crainte à Ander et sa sœur Arantxa, pour de rares repas où le malaise plane. Ander est obligé de doubler son travail à la ferme qui ne rapporte plus assez, d’un emploi à l’usine où on le sent encore plus seul que dans les champs où il savoure au moins le bon air et la beauté des montagnes, tout en gardant son troupeau de vaches laitières. Il rejoint régulièrement son copain Peio, fêtard qu’il dépeint comme « pensant davantage avec sa queue et son nez » qu’avec son cerveau : Peio passe ses nuits à boire, baiser et se faire des rails de cocaïne avec des films pornos pour toile de fond. On sent qu’Ander l’accompagne plus par clanisme de mâles que par vrai plaisir. Et voilà que, alors qu’Arantxa va se marier en ce mois d’août 1999, vivre sous un autre toit et laisser plus de travail à son frère et à sa mère, Ander, en rentrant le troupeau, se casse le tibia et va devoir rester plâtré deux mois, alors qu’on se prépare à tuer un cochon pour le repas de noces ! Tout est sens dessus dessous ! Heureusement, Iñaki, le mari d’Arantxa, présente à la famille José, jeune Péruvien exilé à Durango en Espagne, par la misère dans son pays et rompu au travail des champs et des bêtes, remarquable de réserve, de politesse et de délicatesse. Il travaille dur, ne plaint pas sa sueur sous les aisselles. Dans Ander, on est attentif à respecter la pudeur des campagnes : pas de torse nu, on garde la chemise même en plein mois d’août. Voilà un étranger, lui-même en souffrance, qui va pouvoir retrouver et redonner vie !

Le chemin vers un dénouement libérateur va être long, en trois actes, mais Roberto Castón, le réalisateur, sait rendre crédible l’incrédible, par sa connaissance du milieu qu’il décrit, en toute honnêteté parce que le cheminement de l’intrigue est naturel, toujours écrit et montré d’après nature. Ander n’est pas un tissu d’artifices pour ʺfaire du cinémaʺ, on croit en ses personnages.

Ander se découvre et se révèle grâce à José. Il aime ses dents blanches, s’amuse à lui dire qu’il les entretient « au bicarbonate », n’a pas de gêne à lui demander de l’aider pour pisser parce qu’il tient mal sur ses jambes en raison du plâtre et des béquilles, remarque que José reste spectateur lors des virées chez Peio,  que le Péruvien réservé préfère parler chaleureusement avec une belle femme de chair qui est « la puta d’Oro » de Peio, pute d’or et pute de la ville d’Oro. On note au passage que Peio a de l’entrain, de l’humour, mais un machisme invétéré également ! Quant à elle,  elle s’appelle Reme. Elle a le corps facile mais le cœur obsédé par un mari qu’elle a épousé à Carthagène et qui l’a quittée quand elle lui a annoncé qu’elle était enceinte de lui. Quelques années plus tard, elle pense que cet homme est « perdu » mais qu’il lui reviendra quand « il se retrouvera » et acceptera la paternité. En attendant, elle vit de ses charmes, mais ne se donne jamais à un homme dans la maison d’Oro, maison de son mari et qui sera restée « propre » quand il reviendra. Le bruit court qu’on voit son mari plus occupé à Anglet que préoccupé de revenir chez lui. Un sinistre coup de fil le confirmera à Reme qui vient s’inscrire dans la galerie de tous les solitaires du film, le seul couple harmonieux étant celui que vont former Arantxa et Iñaki, après un beau festin, avec longue table dressée en plein air, où le vin coule à flot.

Le vin a un rôle décisif dans Ander. Selon le personnage qui donne son titre au film, « ce n’est pas de l’alcool, c’est la vie », et il initie José à goûter cette vie-là. La noce fera de cette vie une ivresse libératrice d’une autre vie pour les deux hommes. Dans les toilettes, le désir longtemps retenu osera le plaisir partagé. Remarquons que la trivialité du lieu ne fait que souligner par quelle apparente humilité il faut parfois passer pour se révéler. Mais l’humilité devient immédiatement humiliation pour Ander qui s’est laissé ʺprendreʺ par José. S’ensuivent plusieurs « Va-t’en ! » qui préparent non seulement la honte de ce désir-là chez Ander, mais la nécessité de renvoyer et d’oublier le visiteur de la révélation. Pourtant, c’est Reme, celle qui a vécu et aimé, qui va dénouer le tabou : Ander veut revenir vers la femme mais se révèle impuissant et violent ! José avoue en toute confiance à Reme ce qui s’est passé entre Ander et lui. Le dialogue devient poignant. Reme dit que les hommes ont « toujours peur d’eux-mêmes ». José lui rétorque que ce n’est pas son cas et Reme peut alors lui confier que c’est pour ça qu’elle l’aime bien.

La mort brutale de la mère, qui était cardiaque, accélère le dénouement. Ander, désespéré dans un premier temps par la culpabilité de s’être donné à un autre homme, souffre terriblement du lien plus ou moins conscient qu’il fait entre ce geste plus fort que lui et la mort de la mère. Sa sœur lui remontre pourtant qu’il ne peut pas mener tout seul la ferme et qu’il doit garder José. Un hasard très plausible amène Peio à la ferme d’Ander : il ramène Reme à Oro car son enfant n’est pas bien. Peio, toujours entre deux vins, choque Ander par son incapacité de sentir le deuil qui règne dans cette maison. Peio s’échauffe et frappe Reme qui tentait de le raisonner. José lui assène alors un coup de poing que Peio, dans son ivresse, ne peut lui rendre. De plus en plus grossier, Peio se moque grassement de « cette maison avec deux pédés et une pute » et s’en va parce qu’il ne peut pas comprendre. Lentement la situation se décante : Evaristo vient demander à Ander s’il peut mettre tous les dimanches des fleurs sur la tombe de sa mère. Ander comprend que cet homme a aimé cette femme dès que le père d’Ander la lui a présentée comme sa promise. Une chape de silence est tombée depuis ce jour et seule la mort du père d’Ander a délié le cœur de sa mère, d’où les invitations, rares, faites à Evaristo de partager la table de celle qui restera la mère, dont on ne connaîtra pas le prénom et pour qui un affectueux compagnonnage de vieillesse était impensable. Ander, pas à pas, perçoit ce qui dort au creux des êtres et qu’ils n’osent pas vivre par peur du qu’en-dira-t-on. Quand il parle solitude avec Reme qui lui apprend que son mari l’a appelée pour lui dire qu’il partait définitivement refaire sa vie en France, Ander lui rappelle qu’elle est mère et Reme l’embrasse de la comprendre. Quelques mots d’elle encore pour évoquer comment Ander ne peut pas vivre seul et l’in crédible alors devient crédible. Le lendemain, au petit-déjeuner, Ander demande à José de rapporter du cacao pour l’enfant. Et les mots sortent, dans ce film où on ne se paye pas de mots :

Reme : – Tu veux dire que tu nous demandes de rester chez toi ? 

Arnde, se tournant vers José : – Non, chez nous.

Bravo au BERDINDU, bureau basque des cultures gaies et lesbiennes, d’avoir rendu ce film possible et bravo à Roberto Castón d’avoir conté cette histoire avec l’« honnêteté » qu’il évoque dans le chaleureux supplément du DVD du film !

Il peut pleuvoir la nuit du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000 sur la maison d’Ander, cadrée comme au premier plan du film. Le réveil ne ‘’bugge’’ pas malgré le changement de millénaire. Le quatuor n’a pas froid. Il y a de la lumière à la fenêtre. Là-haut, sur les montagnes de Biscaye aussi, l’amour était à réinventer.

                                                                       Pierre Lacroix, avril 2022

SEULE LA TERRE

                                                              

         Un film de Francis Lee (Grande-Bretagne), sorti en salles en 2017

                       et l’année suivante en DVD chez Pyramide Vidéo    

                                                             *

Il y a des films qu’on aime intensément dès leur première vision au cinéma et dont la beauté s’approfondit quand on les revoit lors de leur sortie en DVD.  Avec les 20 minutes d’interview du réalisateur Francis Lee, qui accompagne le film sur le DVD, l’éclairage rapide mais éloquent et sensible qu’il en donne enrichit incontestablement la singularité et la beauté farouche de Seule la terre, sorti en salle en 2017 et couronné par des prix aux festivals de Sundance et de Berlin.

Francis Lee est un homme mûr, sauvage et raffiné quand on le regarde et qu’on l’écoute. Né dans les moors du Yorkshire, il a les quittés jeune pour devenir acteur à Londres et se découvrir, se vivre, devenir celui qu’il était. Malgré son succès d’acteur, les moors lui ont toujours manqué et, après un court-métrage financé par ses propres moyens, il s’est lancé dans un long métrage, God’s own Country, pour retrouver son pays natal qu’il n’avait au fond jamais vraiment quitté. Pour un coup d’essai, le film est un coup de maître. Le beau générique de fin du film, sur une ballade déchirante de Patrick Wolf, The Days, est un florilège de bout de films édéniques qui reflètent la saison des moissons dans ce qui pourrait bien être les années 1960 : on a la sensation que ces images datent de l’enfance de Francis Lee, joyeux de conduire un tracteur, ravi de contempler des corps halés de faneurs… Un film de paradis perdu et retrouvé donc, même si l’on est frappé par l’âpreté de ces paysages grandioses délimités par des murs de pierres sombres et noyés de brume jusqu’à l’infini, échappant encore à la ville qui apparaît dans le lointain. On est bien au pays des sœurs Brontë et l’histoire que nous conte Francis Lee a tout de leur romantisme ! Est-ce le sens que l’on peut donner du titre, comme si seule la terre, et non les villes, pouvait être le pays du vrai, le pays du beau, le pays de Dieu ? Mais alors un dieu d’amour qui n’a rien à voir avec celui du Deutéronome, et qui protège l’amour, tous les amours !

Intrigue violente et de plus en plus sensible au fil du film. Johnny trime à mener la ferme de son père, frappé par un AVC qui l’a terriblement diminué. La mère ne supportant pas l’isolement est partie pour la ville. La grand-mère est toujours là, rude à la tâche taiseuse et observatrice, regardant la vie comme elle va, les yeux aussi clairs que l’amour qu’elle porte à son fils meurtri et toujours menacé. Johnny a l’air d’avoir vingt ans. Il a les oreilles décollées, un beau visage en triangle, des yeux de renard. Il a la beauté rêche du paysage où il vit. Il se partage entre le travail des montagnes et la ville quand il va vendre le bétail et tirer un coup en cachette avec un autre garçon qui aimerait, lui, aller boire un verre après. Mais Johnny n’est pas prêt. Il a du chemin à faire pour s’accepter. Il baise à la hussarde des mecs, il ne se sent pas pédé. Le soir, il se saoule à la bière au pub du coin, pour oublier les corvées de la journée. Les vieux comprennent qu’il faut passer une annonce pour trouver de l’aide à Johnny. Une seule réponse et c’est la bonne. Se présente un gaillard du même âge que Johnny, un Roumain brun, peau pâle et bille de verre sous les sourcils noirs. Il a quitté un pays sans avenir, où trop de mères pleurent leurs enfants morts. Sa mère enseignait l’anglais et ça s’entend. Il s’appelle Gheorghe et subit au début le racisme crasse de son jeune patron. À chaque attaque, il montre les dents. On le sent fier. Fier et délicat. Un geste de toilette en plein air comme se passer une étoffe humide entre les fesses pour que Johnny n’ait aucun dégoût d’aller avec la langue au bout des ses désirs, voilà qui révèle que les vrais amoureux, femmes ou hommes, savent que le corps est le tremplin d’Éros, de la délicatesse amoureuse d’Éros. Au fil du film, Gheorghe va devenir l’ange visiteur de Johnny. L’apparente sauvagerie laisse lentement place à la révélation, avec une psychologie bourrue et souvent muette qui est un des atouts majeurs du réalisateur profane qu’est Francis Lee.  Dans un paysage du « struggle for life,  » au propre comme au figuré, on va passer de l’hiver au printemps.

Il serait dommage de ne pas laisser de suspens sur le cheminement de cette révélation qui va se faire entre Johnny et Gheorghe : pouvoir se dire l’un à l’autre « faggot », « pédé », et découvrir que ce n’est qu’une maladie pour la morale étroite des autres. Seule la terre fait écho sur ce plan à trois beaux films dans le même cadre et sur le même thème : Nous étions un seul homme (1979) de Philippe Vallois, Ander (2009) de Roberto Castón et Le Secret de Brokeback Mountain (2012) d’Ang Lee, mais le dénouement le rapproche surtout d’Ander. Pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte du de la fin, évoquons deux scènes muettes – un d’extérieur et l’autre d’intérieur – qui, à elles seules, donnent une idée de la grâce farouche qui baigne Seule la terre.

La première se déroule en haut des moors, en plein hiver. Gheorghe veille avec Johnny à l’agnelage dans le brouillard. Le premier découvre un agneau mort dans la nuit. Aussitôt, au couteau, comme si l’acteur l’avait fait toute sa vie, il dépèce de sa laine le cadavre d’un agneau mort-né et en fait un manteau pour un autre, orphelin, qu’il a allaité au biberon jusque-là, pour tromper l’instinct de la mère de l’agnelet mort-né. Johnny observe la scène et sourit, comme s’il découvrait ce qu’est la tendresse humaine pour les bêtes et les êtres.

Dans une autre scène où les deux « lads » doivent se débrouiller pendant que la grand-mère veille le père à l’hôpital, on assiste à un repas improvisé par Gheorghe, à la fois mâle et maternel. La  table est mise. Johnny remarque sur un bouquet de jonquilles dont c’est la saison. Un court instant, on pense au rôle des fleurs  de printemps dans l’appel du désir chez D. H. Lawrence. Gheorghe a fait des pâtes à la tomate. Il voit Johnny bouder après avoir goûté. Gheorge goûte à son tour, comprend et met du sel dans l’assiette de son compagnon. Il goûte à nouveau et laisse Johnny se régaler avec un sourire de mère qui se dit que son fils attend décidément tout d’elle. Le sourire est ici ironique mais amoureux aussi. En quelques minutes, sans un mot échangé, tout est dit.

La barbe broussailleuse et les billes rieuses des yeux de Francis Lee sont vraiment à l’image de son film. Farouchement romantique. Comme Colette, il pourrait dire ou écrire : « J’appartiens à un pays que j’ai quitté ». Il n’a pas quitté le romantisme de ses moors et Seule la terre a des parfums de rêve réalisé. Jamais trop tard. L’amour du pays n’est pas que rétrograde. Il est aussi paradis perdu et retrouvé grâce à l’art, corps à cœur de l’amour cru et fou enfin possible.

                                                                                               Pierre Lacroix

CHRISTA WINSLOE, Jeunes filles en uniforme

Jeunes filles en uniforme (Hier et aujourd’hui)

avec le DVD du film de Leontine Sagan (1931)

Livre paru le 10 juin 2022 dans la Collection Images (livre -DVD)


Le livre comprend une traduction française, modernisée, de la pièce de Christa Winsloe, Gestern und Heute (Hier et aujourd’hui), jouée à Berlin en 1930 et représentée à Paris dès 1932 sous le titre Demoiselles en uniforme. Il est accompagné du DVD du film de Leontine Sagan, Mädchen in Uniform ( Jeunes filles en uniforme ), tiré de la pièce allemande, sorti en 1931 en Allemagne et l’année suivante en France, en VO avec des sous-titres… de Colette. Sans doute le premier film lesbien de l’histoire du cinéma, avec une distribution exclusivement féminine. La publication du DVD, en accompagnement du livre, est une première en France, avec l’accord des ayants-droit de l’œuvre de Colette.

Le livre propose une préface de l’éditeur pour cette pièce de théâtre qui mêle amours lesbiennes et critique féministe de la société patriarcale de l’époque, sous la République de Weimar. Inspirée d’une histoire vraie, la pièce fut saluée par un grand succès critique et populaire. Winsloe écrira en 1933 un roman qui embrasse tout la vie de l’héroïne de la pièce et du film, Manuela von Meinhardis. Le film fera l’objet d’un remake allemand en 1958, avec Romy Schneider et Lily Palmer dans les rôles principaux. La pièce, le film et le roman illustrent le talent de Christa Winsloe, femme de lettres ouvertement lesbienne et sculptrice, qui laisse une œuvre variée et remarquable presque entièrement tombée dans l’oubli.

Le livre évoque la personnalité de cette écrivaine (née en 1888), sa trajectoire vagabonde et sa fin tragique le 10 août 1944, dans une France où un couple de femmes, l’une allemande et l’autre suisse, peuvent tomber comme espionnes présumées sous les balles de prétendus résistants, dans la spirale de terreur des fins de guerre dans les deux camps.

Le travail de recherche, du côté des sources germaniques et de la biographie de Christa Winsloe, est mené conjointement avec Kai Stefan Fritsch et Bernard Banoun.


Un volume de 14 x 19 cm, avec DVD (édité en accord avec Beta Film GmbH) du film inséré sous le rabat 2.

Graphisme et sous-titrage de la galette DVD réalisés par Philippe Vallois

ISBN : 978-2-918444-55-8

ISSN : 2260-3603

Prix : 25,00 €

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LA FILLE DU VENT

 CHAMADE EN SATIN ROUGE

Spectacle pour instruments et voix du Geneva Camerata

donné en première mondiale au Bâtiment des Forces Motrices

 à Genève le jeudi 27 janvier 2022

David Greilsammer, dans le cadre de ses ʺconcerts prestigesʺ, a donné à voir et à écouter un triptyque musical et théâtral qui, quelques jours après le spectacle, laisse le percutant souvenir d’une chamade en satin rouge.

Un spectacle homogène dont les trois temps se répondent en un tout organique. Prologue, monologue vocal sur fond musical et épilogue se placent tous les trois sous le signe de la percussion, celle de la musique symphonique prenant, comme dans un écrin, un poème en prose de passion interdite écrit par Yannis Ritsos, Phaidra, Phèdre selon Ritsos, une Phaidra portée par la longue silhouette, l’âme et la voix de Fanny Ardant. On entre dans le spectacle par le solo de percussions qui ouvre la Symphonie n° 103 de Joseph Haydn, dite « roulement de timbales » et, durant tout le spectacle, cette chamade ne se posera brièvement que pour reprendre autrement et de plus belle, y compris dans le détonnant épilogue, improvisation confiée à Jonathan Keren. David Greilsammer parvient à nous prendre dans une fougue sans cesse renaissante et qui ne s’apaise que pour mieux nous transporter dans le double orgasme de l’amour et de la mort.

Après le prologue percutant d’un Haydn dont la frénésie dit, durant toute la symphonie,  l’énergie de vivre et de créer à plus de 50 ans, comme si le temps fouettait le sang au lieu de le glacer, David Greilsammer a confié à Bastien David, né en 1990, la délicate tâche de créer une toile de fond musicale à la pièce de Ritsos. Bastien David a donc écrit une « Phaidra », pour comédienne et orchestre, à la fois sobre et sourdement menaçante. Pari subtil de servir le monologue de Phaidra sans jamais étouffer la voix parfaitement articulée de Fanny Ardant et d’y fondre en même temps la moiteur animale du désir de Phèdre pour le jeune Hippolyte. On y entend, comme si l’on était dans les bois et près des étangs, mêlés à l’orchestre, des feulements de fauves et des chants de rainettes qui prolongent et colorent le poème dramatique de Ritsos où Phaidra se sent tour à tour, dans ses appels de bête en mal d’amour, fauves au début et rainettes à la fin. Quant à l’épilogue, que l’on pourrait attendre comme un requiem après le triomphe de la nuit apaisante sur l’incandescence de Phaidra, il n’en est rien : les Préludes et improvisations sur des thèmes de Haydn de Jonathan Keren, né en 1978, sont un medley étonnant où classique et jazz reprennent les motifs de percussion de la symphonie de Haydn comme pour défier la mort. On y frappe même de la main le bois de la contrebasse pour que s’emballe le rythme du cœur. Même le requiem piaffe de vie, mêle ses timbales et ses cors dans un spectacle où le funèbre en filigrane le dispute toujours à l’ardeur sans jamais l’emporter. Il n’est que de regarder David Greilsammer conduire l’orchestre pour sentir que tout bat la chamade dans ce spectacle, y compris sa baguette.

Voix et instruments au diapason. Fanny Ardant se glisse en Phaidra comme en un long gant d’élégance et de désir. Talons hauts, silhouette altière, crinière fauve, corsage de voile noir et jupe fourreau de satin rouge, à la croire plus jeune qu’Hippolyte, absent de la scène mais partout présent dans le noir et dessiné par les mots de Phaidra. « Je t’ai fait appeler » : Fanny Ardant dit son rôle en comédienne qui le sait sur le bout des ongles et peut le vivre face au public dans l’ombre. Nous vivons la dernière heure de Phaidra, mariée à Thésée et amoureuse éconduite du fils de son époux, embelli par son goût de la chasse mais ignorant des appels d’Aphrodite. Plus rien à perdre pour Phaidra. Tout à gagner dans une déclaration à nu et tout habillée en même temps de délires orgiaques pour que le fils de l’Amazone, le fier disciple d’Artémis rentré tout poussiéreux de sa journée de chasse, comprenne qu’elle l’aime à en mourir. Elle va de visions en visions pour exciter le bel indifférent : rêver d’être sa proie dans les buissons pour qu’il la tue et la prenne dans ses bras, vouloir de lui une plume pour un chapeau, une de ces plumes arrachées qui laissent « un trou rouge » dans la chair d’un oiseau, rêver d’être un cheval attaché à une corde par une patte, fougueux jusqu’à se mutiler pour être libre, rêver de faire éclater les masques, que le sang de vérité puisse sourdre, se délecter de l’odeur de sperme restée entre les draps de ce jeune homme étrangement solitaire, lui voler sa petite croix d’or et se délecter de le voir à quatre pattes la chercher sous les armoires, vouloir entrer au bain avec lui pour le laver tout entier de sa suave sueur, se sentir pareille aux rainettes de cette nuit de printemps coassant de désir à la lune… et puis en venir à l’extase de mourir dans cette « nuit incorruptible », face à l’intouchable que l’on vient d’éclabousser de toute sa chamade de mots. Rien d’étonnant à ce que, dans la composition fluide de Bastien David, se glissent des feulements de fauves et des coassements de rainettes quand Phaidra se sent vivante et mouvante comme ces bêtes qui vivent à son diapason.

Phaidra, fille du vent, fille du sang, femme libre de dire, comme un homme, sans peur, sans pudeur, à l’éphèbe au petit crucifix d’or qu’elle lui a volé pour le porter entre ses seins : « Ta sainteté avant le péché, je n’y crois pas ; je la déclare impuissance, je la déclare lâcheté ». Aimer jusqu’à défier Dieu pour libérer le bel Éros. Il faut être Phaidra et  Fanny Ardant pour oser ça !

                                                   Pierre Lacroix, co-éditeur d’ErosOnyx

POUR EN SAVOIR PLUS SUR BASTIEN DAVID, COMPOSITEUR DE LA MUSIQUE DE « PHAIDRA » POUR COMÉDIENNE ET ORCHESTRE :

PHAIDRA, basé sur le poème dramatique de Yannis Ritsos

Commande du Geneva Camerata – Création Mondiale

Traduit du grec par Anne Personnaz et publié aux éditions ErosOnyx

Grâce à son génie, à son courage et à son humanité, Yannis Ritsos est considéré comme l’un des plus grands poètes de la Grèce moderne, ainsi qu’un héros qui a transformé l’histoire de son pays. Né en 1909, il rejoint le parti communiste dès l’âge de vingt-cinq ans et se bat au sein de la Résistance contre l’occupation nazie en Grèce. Malgré les terribles difficultés qu’il traverse durant sa vie – comme son emprisonnement et sa torture par la dictature grecque – Yannis Ritsos reste engagé politiquement jusqu’à sa mort en 1990. C’est en 1978 qu’il achève Phaidra, un chant d’amour à la fois poétique, érotique et tragique, s’inspirant du personnage de Phèdre dans la mythologie grecque. Ce chef-d’œuvre de Ritsos rend hommage à la force et à la détermination d’une femme courageuse qui décide de suivre son inexorable passion, jusqu’au bout de la souffrance et du tourment.

Le compositeur Bastien David écrit au sujet de sa nouvelle pièce : Dans Phaidra de Yannis Ritsos, nous vivons la déclaration amoureuse de Phèdre pour Hippolyte, le fils de son mari Thésée et de l’Amazone Antiope. À travers ses mots dénués de pudeur, Phèdre exprime ardemment l’immense souffrance qu’elle traverse ainsi que le désir éternel qu’elle éprouve pour ce jeune homme qui la rejette. Tout au long du monologue, nous retrouvons l’omniprésence du sang, de l’eau, du sperme, de la sueur, et de tous les autres mots qui peuvent faire référence aux fluides corporels. J’ai composé la musique en m’inspirant de ces matières vivantes, liquides et mouvantes, qui composent la quasi-totalité de notre corps.

À travers la musique, j’ai souhaité sculpter un flux sonore en mutation perpétuelle, afin de transmettre à l’auditeur les sensations physiologiques de Phèdre, ici incarnée par la voix charnelle et poignante de Fanny Ardant. De plus, j’ai voulu mettre en valeur la métamorphose que traverse la protagoniste, provoquée par la passion irrépressible qu’elle ressent pour Hippolyte. L’inertie des sentiments se traduit musicalement par la lenteur et l’obsession. Dans ce moment de détresse, l’irréversible se met graduellement en place… La musique devient alors le sel de mer qui ronge progressivement la roche des calanques, jusqu’à la rendre aussi coupante que les lames d’un rasoir ; ou encore, l’écoulement d’une rivière souterraine, qui finit par creuser dans la pierre les sillons du futur.

                                                 LA FILLE DU VENT, PROGRAMME, page 19