« Je t’aime d’être rousse et pareille… » dans Libération le 3 février 2020, par Gilles Lecaplain dans Libération

Morte à Paris le 18 novembre 1909 à 32 ans, Renée Vivien laisse alors des centaines de poèmes et une réputation sulfureuse. Fait rarissime dans la littérature de l’époque, «ses vers mêlent ouvertement, à la première personne, poésie et saphisme», note la spécialiste de son œuvre Nicole G. Albert dans la préface d’un volume réunissant dix des recueils de l’autrice (Poèmes 1901-1910, Erosonyx). Vivien «aima les femmes, n’aima que les femmes, et osa prendre sa lyre pour le faire savoir». Sa littérature, qui épouse majoritairement les formes classiques (rimes, alexandrins, sonnets), est pleine d’une sensualité mâtinée de préciosité fin de siècle.

Peu lue de son vivant, Renée Vivien est redécouverte par le grand public depuis peu, notamment grâce à la parution d’une sélection de poèmes chez Points / Seuil en 2018, mais aussi à son roman l’Aimée, sorti l’année dernière chez Talents hauts. Les éditions Erosonyx, encore elles, viennent de publier un recueil de treize poèmes de Vivien accompagnés d’un CD. La musicienne Pauline Paris en livre les versions chantées, dans la grande tradition des poèmes mis en musique, et le tout est accompagné par les dessins très élégants d’Elisa Frantz.

Voici (sans la chanson) l’un des poèmes de ce nouveau recueil.

Je t’aime d’être faible…

Je t’aime d’être faible et câline en mes bras
Et de chercher le sûr refuge de mes bras
Ainsi qu’un berceau tiède où tu te reposeras.

Je t’aime d’être rousse et pareille à l’automne,
Frêle image de la Déesse de l’automne
Que le soleil couchant illumine et couronne.

Je t’aime d’être lente et de marcher sans bruit
Et de parler très bas et de haïr le bruit,
Comme l’on fait dans la présence de la nuit.

Et je t’aime surtout d’être pâle et mourante,
Et de gémir avec des sanglots de mourante,
Dans le cruel plaisir qui s’acharne et tourmente.

Je t’aime d’être, ô sœur, des reines de jadis,
Exilée au milieu des splendeurs de jadis,
Plus blanche qu’un reflet de lune sur un lys…

Je t’aime de ne point t’émouvoir, lorsque blême
Et tremblante je ne puis cacher mon front blême,
Ô toi qui ne sauras jamais combien je t’aime !

Renée Vivien, Treize poèmes mis en musique et chantés par Pauline Paris, dessins d’Elisa Frantz, éditions Erosonyx, 60 pages, un CD, 25 euros.

Sur le site En attendant Nadeau… « Treize poèmes » de Renée Vivien, mis en musique et chantés

La poésie lesbienne de Renée Vivien
25 novembre 2019
À l’occasion des cent dix ans de la mort de Renée Vivien (1877-1909), les éditions ErosOnyx, qui se sont attelées depuis une dizaine d’années à la republication des œuvres de la poétesse Belle Époque, font paraître un petit livre-CD tout à fait singulier dans lequel celles-ci côtoient la création contemporaine : Treize poèmes de l’écrivaine fin de siècle mis en musique par Pauline Paris et illustrés par Élisa Frantz.
Renée Vivien, Treize poèmes. Mis en musique et chantés par Pauline Paris. Dessins d’Élisa Frantz. Introduction d’Hélène Hazera. Présentation de Nicole G. Albert. ErosOnyx, coll. « Chansons », 56 p., 25 €

Ce volume, très joliment mis en forme, se complète d’une introduction d’Hélène Hazera et d’une présentation de Nicole G. Albert. Les trois motifs poétique, musical et pictural se trouvent ainsi réunis dans un livre qui, tendant un pont entre deux siècles, met en lumière toute la modernité contenue derrière la forme classique de l’œuvre de Renée Vivien, cette même modernité dans la représentation de l’amour lesbien et du genre qui lui a valu, en son temps, une mise à l’index. Par ce dialogue entre les arts, Pauline Paris et Élisa Frantz viennent donc poursuivre une union déjà entamée par Renée Vivien qui, dans sa grande ambition créatrice, souhaitait créer pour son monde lesbien une œuvre totale au sens wagnérien du terme : musicale, poétique et picturale.

La majorité des pièces sont piochées dans les premières œuvres de Vivien, encore hantées par la présence, derrière les traits d’une amante sensuelle et cruelle, de Natalie Clifford Barney. Cette primauté n’a pas de quoi étonner : les deux recueils Études et Préludes et Cendres et Poussières font tous deux une grande place à la musique, n’ont pas encore la coloration nettement fin de siècle de La Vénus des aveugles, et sont dès lors peut-être ceux où l’on trouve le plus de résonances avec notre époque. Les Treize poèmes sont parcourus par un grand nombre de notations musicales. C’est que l’amoureuse chez Vivien est toujours à la fois présence charnelle et mélodieuse. La « voix pareille à l’eau courante » de l’ « harmonieuse et musicale amante » de « Parle-moi » se change ainsi en « lente litanie où sanglote l’écho des plaintes infinies » dans « À l’amie », pour laisser place à la mélodie des flots dans l’allitération ô combien chantante de « L’éternelle tentatrice » : « la mer murmure une musique aux gémissements continus ».
Renée Vivien, Treize poèmes.

Fi de la temporalité rigide de la parution, les poèmes sont redisposés pour donner un nouveau mouvement aux écrits de l’autrice fin-de-siècle. De l’innocence apparente des « Violettes d’automne » à l’érotisme net de « Je t’aime d’être faible », pour retomber ensuite dans l’atmosphère calme de « Prolonge la nuit », Treize poèmes semble mimer une rencontre charnelle. La légèreté première laisse place à la découverte sexuelle de « Fraîcheur éteinte », atteint le pic amoureux, puis donne à voir la séparation finale des amantes. Ce mouvement global est toutefois contrarié par l’étonnante apparition, au cœur du livre et donc du disque, du conte en anglais « The Fjord Undine », magnifiquement raconté par Kate Bousfield-Paris, mais surtout par la variété des interprétations de Pauline Paris. Allant de la ballade au parlé-chanté, passant par la bossa nova et le blues, elle s’amuse aussi à prendre le contrepied du texte : « L’éternelle tentatrice » prend une coloration hawaïenne et sensuelle, et délaisse au passage les notations mortifères des « chevelures vertes » et du « poison », tout comme « Lassitude » qui, devenu valse allègre, nous emmène loin de la métaphore du tombeau filée par le poème initial.

Volontairement ou non, Pauline Paris a ainsi conservé un motif essentiel de l’esthétique de Vivien : le mouvement et la variation. Cette variété est aussi métrique : si le recueil contient un grand nombre d’octosyllabes, vers réputé plus musical, l’alexandrin n’est pas écarté. Il donne souvent des chansons plus solennelles, et trouve un nouveau souffle dans les versions de Pauline Paris. L’interprète ajoute là d’opportunes pauses, crée des refrains, ne s’encombre pas des diérèses, module à l’endroit des tercets du sonnet « Parle-moi ». Dans « À l’amie », elle choisit au contraire de mimer le vers de Vivien, « ta voix aura le chant des lentes litanies », en scandant très régulièrement. Autant de choix de composition qui ramènent avec succès, et sans pour autant les dénaturer, les poèmes du tournant du siècle vers notre ère.

Face aux poèmes, les illustrations d’Élisa Frantz créent la troisième dimension picturale. Aux figures féminines vaporeuses commandées dans les éditions originales par Renée Vivien à Lucien Lévy-Dhurmer, Élisa Frantz vient substituer des dessins épurés, en noir, qui prennent le contrepied du décor luxuriant de l’Art Nouveau. Chargées de sensualité et de symboles, les illustrations du volume présentent, comme les poèmes de Vivien, une féminité plurielle, tantôt grandiose et érotique, tantôt légère ou plus sombre.
Renée Vivien, Treize poèmes.

En miroir au poème « Fraîcheur éteinte », une scène orgiaque exclusivement féminine lui est inspirée par le vers « Je me sens grandir jusqu’aux Dieux », image d’une érection féminine symbolisée par une figure aux allures de déesse Athéna, victorieusement assise sur une colonne. On retrouve cette image triomphale de la féminité et du lesbianisme aux côtés du poème « À l’amie » : une femme géante, dont le sexe est caché par un lys qui, déjà chez Vivien, avait valeur de métaphore, marche nonchalamment, tenant une amante implorante dans sa main. Ailleurs, la forme féminine est, comme chez la poétesse fin de siècle, fuyante : de dos et couverte de long cheveux pour « The Fjord Undine » et « L’éternelle tentatrice », où elle apparaît sur un rocher lointain, couchée sur le côté pour « Lassitude ». La sensualité, suivant le mouvement du recueil, touche à son paroxysme avec l’illustration de « Je t’aime d’être faible », donnant à voir deux amantes nues et enlacées, l’une ayant, en guise de visage, une rose légèrement flétrie très évocatrice. Comme la musique, les images du recueil embrassent la facette sombre de Vivien tout en laissant la part belle au flamboiement de l’érotisme et à une légèreté heureuse. Elles forment des échos parfaits à la musique de Pauline Paris.

Pour autant, l’époque de Vivien reste présente à travers des clins d’œil à Aubrey Beardsley ou à la plus tardive Tamara de Lempicka. Dès la couverture, inspirée du tableau Die Bonbonnière de Franz von Bayros, deux époques dialoguent sans se concurrencer. Comme chez Renée Vivien, le regard masculin est toutefois évacué : les illustrations arrachent l’érotisme lesbien au fantasme des artistes décadents masculins et en donne une version épurée, rappelant un autre poème très moderne de Renée Vivien :

J’ai puérilisé mon cœur dans l’innocence

De notre amour, éveil de calice enchanté.

Dans les jardins où se parfume le silence,

Où le rire fêlé retrouve l’innocence,

Ma Douce ! je t’adore avec simplicité.

Le présent volume est un hommage à Renée Vivien autant qu’une réinterprétation de son œuvre. Cette création en continuum, qui reprend, poursuit, ouvre l’œuvre originelle, correspond elle aussi à l’une des ambitions poétiques de Vivien qui se réapproprie partout le travail de ses prédécesseurs, par la traduction et la réécriture : elle donne une version décadente des sonnets de Shakespeare, traduit et poursuit les poèmes de Swinburne, et, surtout, crée un pont de vingt-sept siècles entre elle et Sappho dont elle traduit, complète, poursuit les fragments dans un recueil de 1903. De ce petit livre-CD émane une réalisation possible de l’idéal de Renée Vivien, idéal vertical de transmission féminine à travers les siècles, idéal horizontal de la communauté des femmes.

Difficile de prêter des intentions à une disparue, mais il est fort probable que Renée Vivien, soucieuse de rester dans la mémoire de son lectorat féminin, eût aimé ce volume dans lequel les arts s’enlacent et s’enchevêtrent comme les « tissages » de Sappho, image dans ses recueils de la perfection créatrice.

Sur le site EN ATTENDANT NADEAU, « Treize poèmes » de Renée Vivien, mis en musique et chantés

La poésie lesbienne de Renée Vivien
par Camille Islert
25 novembre 2019
À l’occasion des cent dix ans de la mort de Renée Vivien (1877-1909), les éditions ErosOnyx, qui se sont attelées depuis une dizaine d’années à la republication des œuvres de la poétesse Belle Époque, font paraître un petit livre-CD tout à fait singulier dans lequel celles-ci côtoient la création contemporaine : Treize poèmes de l’écrivaine fin de siècle mis en musique par Pauline Paris et illustrés par Élisa Frantz.
Renée Vivien, Treize poèmes. Mis en musique et chantés par Pauline Paris. Dessins d’Élisa Frantz. Introduction d’Hélène Hazera. Présentation de Nicole G. Albert. ErosOnyx, coll. « Chansons », 56 p., 25 €

Ce volume, très joliment mis en forme, se complète d’une introduction d’Hélène Hazera et d’une présentation de Nicole G. Albert. Les trois motifs poétique, musical et pictural se trouvent ainsi réunis dans un livre qui, tendant un pont entre deux siècles, met en lumière toute la modernité contenue derrière la forme classique de l’œuvre de Renée Vivien, cette même modernité dans la représentation de l’amour lesbien et du genre qui lui a valu, en son temps, une mise à l’index. Par ce dialogue entre les arts, Pauline Paris et Élisa Frantz viennent donc poursuivre une union déjà entamée par Renée Vivien qui, dans sa grande ambition créatrice, souhaitait créer pour son monde lesbien une œuvre totale au sens wagnérien du terme : musicale, poétique et picturale.

La majorité des pièces sont piochées dans les premières œuvres de Vivien, encore hantées par la présence, derrière les traits d’une amante sensuelle et cruelle, de Natalie Clifford Barney. Cette primauté n’a pas de quoi étonner : les deux recueils Études et Préludes et Cendres et Poussières font tous deux une grande place à la musique, n’ont pas encore la coloration nettement fin de siècle de La Vénus des aveugles, et sont dès lors peut-être ceux où l’on trouve le plus de résonances avec notre époque. Les Treize poèmes sont parcourus par un grand nombre de notations musicales. C’est que l’amoureuse chez Vivien est toujours à la fois présence charnelle et mélodieuse. La « voix pareille à l’eau courante » de l’ « harmonieuse et musicale amante » de « Parle-moi » se change ainsi en « lente litanie où sanglote l’écho des plaintes infinies » dans « À l’amie », pour laisser place à la mélodie des flots dans l’allitération ô combien chantante de « L’éternelle tentatrice » : « la mer murmure une musique aux gémissements continus ».

Fi de la temporalité rigide de la parution, les poèmes sont redisposés pour donner un nouveau mouvement aux écrits de l’autrice fin-de-siècle. De l’innocence apparente des « Violettes d’automne » à l’érotisme net de « Je t’aime d’être faible », pour retomber ensuite dans l’atmosphère calme de « Prolonge la nuit », Treize poèmes semble mimer une rencontre charnelle. La légèreté première laisse place à la découverte sexuelle de « Fraîcheur éteinte », atteint le pic amoureux, puis donne à voir la séparation finale des amantes. Ce mouvement global est toutefois contrarié par l’étonnante apparition, au cœur du livre et donc du disque, du conte en anglais « The Fjord Undine », magnifiquement raconté par Kate Bousfield-Paris, mais surtout par la variété des interprétations de Pauline Paris. Allant de la ballade au parlé-chanté, passant par la bossa nova et le blues, elle s’amuse aussi à prendre le contrepied du texte : « L’éternelle tentatrice » prend une coloration hawaïenne et sensuelle, et délaisse au passage les notations mortifères des « chevelures vertes » et du « poison », tout comme « Lassitude » qui, devenu valse allègre, nous emmène loin de la métaphore du tombeau filée par le poème initial.

Volontairement ou non, Pauline Paris a ainsi conservé un motif essentiel de l’esthétique de Vivien : le mouvement et la variation. Cette variété est aussi métrique : si le recueil contient un grand nombre d’octosyllabes, vers réputé plus musical, l’alexandrin n’est pas écarté. Il donne souvent des chansons plus solennelles, et trouve un nouveau souffle dans les versions de Pauline Paris. L’interprète ajoute là d’opportunes pauses, crée des refrains, ne s’encombre pas des diérèses, module à l’endroit des tercets du sonnet « Parle-moi ». Dans « À l’amie », elle choisit au contraire de mimer le vers de Vivien, « ta voix aura le chant des lentes litanies », en scandant très régulièrement. Autant de choix de composition qui ramènent avec succès, et sans pour autant les dénaturer, les poèmes du tournant du siècle vers notre ère.

Face aux poèmes, les illustrations d’Élisa Frantz créent la troisième dimension picturale. Aux figures féminines vaporeuses commandées dans les éditions originales par Renée Vivien à Lucien Lévy-Dhurmer, Élisa Frantz vient substituer des dessins épurés, en noir, qui prennent le contrepied du décor luxuriant de l’Art Nouveau. Chargées de sensualité et de symboles, les illustrations du volume présentent, comme les poèmes de Vivien, une féminité plurielle, tantôt grandiose et érotique, tantôt légère ou plus sombre.

En miroir au poème « Fraîcheur éteinte », une scène orgiaque exclusivement féminine lui est inspirée par le vers « Je me sens grandir jusqu’aux Dieux », image d’une érection féminine symbolisée par une figure aux allures de déesse Athéna, victorieusement assise sur une colonne. On retrouve cette image triomphale de la féminité et du lesbianisme aux côtés du poème « À l’amie » : une femme géante, dont le sexe est caché par un lys qui, déjà chez Vivien, avait valeur de métaphore, marche nonchalamment, tenant une amante implorante dans sa main. Ailleurs, la forme féminine est, comme chez la poétesse fin de siècle, fuyante : de dos et couverte de long cheveux pour « The Fjord Undine » et « L’éternelle tentatrice », où elle apparaît sur un rocher lointain, couchée sur le côté pour « Lassitude ». La sensualité, suivant le mouvement du recueil, touche à son paroxysme avec l’illustration de « Je t’aime d’être faible », donnant à voir deux amantes nues et enlacées, l’une ayant, en guise de visage, une rose légèrement flétrie très évocatrice. Comme la musique, les images du recueil embrassent la facette sombre de Vivien tout en laissant la part belle au flamboiement de l’érotisme et à une légèreté heureuse. Elles forment des échos parfaits à la musique de Pauline Paris.

Pour autant, l’époque de Vivien reste présente à travers des clins d’œil à Aubrey Beardsley ou à la plus tardive Tamara de Lempicka. Dès la couverture, inspirée du tableau Die Bonbonnière de Franz von Bayros, deux époques dialoguent sans se concurrencer. Comme chez Renée Vivien, le regard masculin est toutefois évacué : les illustrations arrachent l’érotisme lesbien au fantasme des artistes décadents masculins et en donne une version épurée, rappelant un autre poème très moderne de Renée Vivien :

J’ai puérilisé mon cœur dans l’innocence

De notre amour, éveil de calice enchanté.

Dans les jardins où se parfume le silence,

Où le rire fêlé retrouve l’innocence,

Ma Douce ! je t’adore avec simplicité.

Le présent volume est un hommage à Renée Vivien autant qu’une réinterprétation de son œuvre. Cette création en continuum, qui reprend, poursuit, ouvre l’œuvre originelle, correspond elle aussi à l’une des ambitions poétiques de Vivien qui se réapproprie partout le travail de ses prédécesseurs, par la traduction et la réécriture : elle donne une version décadente des sonnets de Shakespeare, traduit et poursuit les poèmes de Swinburne, et, surtout, crée un pont de vingt-sept siècles entre elle et Sappho dont elle traduit, complète, poursuit les fragments dans un recueil de 1903. De ce petit livre-CD émane une réalisation possible de l’idéal de Renée Vivien, idéal vertical de transmission féminine à travers les siècles, idéal horizontal de la communauté des femmes.

Difficile de prêter des intentions à une disparue, mais il est fort probable que Renée Vivien, soucieuse de rester dans la mémoire de son lectorat féminin, eût aimé ce volume dans lequel les arts s’enlacent et s’enchevêtrent comme les « tissages » de Sappho, image dans ses recueils de la perfection créatrice.

Le Monde-Le Monde des Livres, vendredi 18 octobre 2019, p. 4

« À la lecture des sonnets et chansons de Renée Vivien (1877-1909), on est frappé par la musicalité et fluidité de la langue, la subtilité ds couleurs et des émotions. Pas étonnant que Pauline Paris s’en soit emparée pour proposer la brève anthologie d’une œuvre dont elle déjoue avec habileté le fond sombre, voire désespéré, pour en saisir l’ardeur.

Si les deux titres de cette sélection appartiennent à trois recueils, Études et Préludes (1901), Cendres et Poussières (1902) et À l’heure des mains jointes (1906), c’est sur un fragment de Sapho qui adapte les vers de l’antique poète de Lesbos, « Prolonge la nuit », que se ferme le recueil illustré par Élisa Frantz. Son autoportrait dit mieux que tout l’allégresse et la vitalité dune âme à l’irrépressible sensualité.»

Philippe-Jean CATINCHI

FRANCOFANS est un bimestriel de la scène francophone

Dans FrancoFans, le bimestriel indé de la scène francophone, n°79, Annie Claire Hilga signale Treize poèmes de Renée Vivien mis en musique et chantés par Pauline Paris. Elle relève l’introduction « Des pieds et des notes », signée Hélène Hazera, de ce recueil de poèmes « judicieusement choisis », écrit-elle, qui « reflètent la liberté de l’auteur sur fond d’amours saphiques » et évitent « le trop-plein de spleen ».

Estimant le projet « audacieux », elle le trouve « parfaitement réussi » parce qu’ainsi « les deux Pauline se retrouvent en phase » (rappelons que le prénom de naissance de Renée Vivien était aussi Pauline).

Dans « Nos Enchanteurs » Michel Kemper écrit sur « Treize Poèmes »

Nos Enchanteurs – Pauline Paris (photo non créditée tirée de son site)

Ce qui est bien avec ces prévisions alarmistes sur le déclin du CD, c’est que pour exister encore, pour le mériter, nos amis les artistes rivalisent d’imagination, de créativité, de talent, pour donner à ce support laser finissant un attrait supplémentaire, une légitimité nouvelle. Fini ces lasers sans âme dupliqués à l’infini, voici le temps de l’objet d’art, d’un disque-désir.
Parlons justement de désir. De ces Treize poèmes de Renée Vivien, que retenir en premier, comment le définir ? C’est un livre manifestement, certes de peu de pages, mais un livre, amoureusement mis en pages (mis en images par Elisa Frantz, introduit par Hélène Hazera, présenté par Nicole G. Albert), sobre typo et couverture dont on ne cesserait de caresser le lisse du papier. C’est un disque, aussi (et surtout ?), le nouvel album de la parisienne Pauline Paris, qui met ici en musique ces poèmes de Renée Vivien. A vous de décider si vous rangez cet opus dans les rayonnages de votre bibliothèque, ou ceux de votre discothèque.
« Toi qui fus, par les soirs d’été / Ma maîtresse et ma Volupté / L’ardeur du baiser t’abandonne… / Ah ! Les violettes d’automne ! » Renée Vivien ? Une des « scandaleuses de la littérature », « Muse aux violettes » digne héritière de Sappho de Lesbos, qui mit en vers et contre tous la passion des amantes. A la première personne, ses vers mêlent sans fard poésie et saphisme. « Née à Londres en 1877, Renée Vivien développe une œuvre prolifique d’inspiration classique et helléniste, doublée d’une esthétique symboliste. Durant sa courte vie – elle meurt à Paris à l’âge de 32 ans, il y a cent-dix ans – elle publie neuf recueils de poèmes, parcourus de passions et d’extases, de muses voluptueuses et révoltées ». « Et tu passes, ô Bien-Aimée / Dans le frémissement de l’air / Mon âme est toute parfumée / Des roses blanches de ta chair ».
Des amours lesbiens portés par une douce musique, faite de cordes et de harpe ? Que nenni, mais un choix de musiques qui parfois font fanfare, pétante, colorée, pour le moins dynamique. Parfois jazzy, qui caresse l’épiderme. Parfois presque valse, qui entre en danse. Et délicieux slows funèbres et bossa langoureuse, ballades folk… On n’a pas tiré pudiquement les rideaux sur ces déclarations d’amour de femme à femme : elles sont exposées comme on le ferait sur un kiosque à musique. C’est pas mis « réservé à un public averti » : ce ne sont après tout que des sentiments, des émotions dans la couche de leur poésie, rien que de très normal. Si ce n’est qu’ils nous encourageraient presque au désir… « Tu viens troubler les fiers desseins / Par des effluves de caresses / Et l’enchevêtrement des tresses / Sur les frissons ailés de tes seins » Est-ce bien ? Oui, c’est un très bel album, délicieux.
Suivra le mois prochain (le 22 novembre précisément), un autre ouvrage, livre écrit par Pauline Paris et Léa Lootgieter, retraçant « l’histoire de quarante chansons cryptées – lesbiennes – de la complicité de leurs paroliers et parolières et de leurs interprètes, aux cabarets et aux clips, de la réception par la critique à l’accueil du public… qui ne sait pas toujours ce qu’il fredonne » (aux éditions iXe).

Pauline Paris, Treize poèmes (de Renée Vivien), livre-CD, éditions ErosOnyx 2019. Le site de Pauline Paris, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit d’elle, c’est là.

http://www.nosenchanteurs.eu/index.php/2019/10/08/pauline-paris-amours-lesbiens-est-ce-bien/

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« La magnifique et bouleversante biographie de ce rebelle libertaire… »

… René de Ceccatty consacre un long article à « L’Oscar Wilde de Saint-Pétersbourg » à l’occasion de la sortie en librairie le 15 octobre 2018 de Mikhaïl Kouzmine, Vivre en artiste (1872-1936) de John E. Malmstad et Nicolas Bogomolov, traduit de l’anglais par Yvan Quintin, avec la collaboration de Pierre Lacroix. ErosOnyx, collection « Documents », 478 pages, 25 euros.

Dans TRANSVERSAL Amélie Weill écrit…

13/12/2017
Par Amélie Weill
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Dans son livre, le journaliste Didier Roth-Bettoni explore la façon dont le cinéma a mis en lumière les plus sombres années de l’épidémie. Le recueil, accompagné du DVD de Zero Patience, est saisissant.

Le succès de 120 battements par minute, consacré à Act Up-Paris et à la lutte contre le sida, vient ponctuer trois décennies durant lesquelles le cinéma s’est doucement emparé du sujet. Didier Roth-Bettoni retrace ce long chemin fait d’images. S’il n’est pas exhaustif, le parcours est vibrant, contrasté et remarquablement documenté. Bien sûr, pour accomplir le voyage, il faut aller à la rencontre de tous ces fantômes, les cinéastes et les autres, tombés au fil du combat.

Il y a d’abord les premières images, celles qui peinent à arriver et qui viendront raconter, avec des films aussi différents que Les Soldats de l’espérance ou Un Compagnon de longue date, comment l’épidémie s’est abattue sur les communautés homosexuelles occidentales, balayant une insouciance pourtant durement acquise. Puis, les images deviennent vitales, pour lutter contre le silence et la mort, contre le déni des autres. Brandies comme des armes pour faire tomber les mythes – tel celui du « patient zéro », tourné en dérision dans Zero Patience – et faire avancer la cause, elles résonnent dans la société. Chacune à leur manière, elles aident à comprendre la maladie, les malades et leur famille de cœur. Le journaliste, grand spécialiste du cinéma LGBT, ausculte ces impacts, de Philadelphia aux Les Nuits fauves, en passant par Les Témoins ou le téléfilm Un Printemps de glace. Mais les images sont surtout intimes, viscérales ou militantes (comme les œuvres du satirique Rosa Von Praunheim ou de l’ardent Derek Jarman), reflets de la colère de la communauté homosexuelle et du torrent créatif qui en découle.

En bonus à cet hommage bien vivant, le film du Canadien John Greyson, Zero Patience, sorti en 1993, offre, de façon irrévérencieuse, intelligente et jubilatoire, une vision de tous les enjeux que pouvait alors représenter le sida.
https://transversalmag.fr
articles/712-Pierre-Berge,1930-2017https://transversalmag.fr

Dans LE MONDE DES LIVRES du vendredi 9 février 2018

Lorsqu’elle meurt à Paris en novembre 1909, à 32 ans, Renée Vivien vient de remanier quelques textes parus en 1902 et 1904, dans un souci d’ellipse et de sobriété qui fait la nature propre de ce recueil, Le Cygne noir. Publié par les soins de sa sœur, qui choisit de restaurer l’identité familiale de la femme de lettres en le signant Pauline Mary Tarn, il ne paraît qu’en anglais et en tirage limité début 1912. L’inspiration scandinave, avec ces atmosphères inquiétantes qui ouvrent sur un fantastique proche de celui de Poe, ne distrait pas de l’essentiel, si profondément ancré dans l’ œuvre, prose et poésie, de Renée Vivien : l’amour vu sous un jour sombre, sinon désespéré, puisque l’harmonie semble impossible entre hommes et femmes. Ces contes cruels,réédités pour la première fois, ont l’intranquillité stimulante qui fait la force d’une écrivaine rare.

LE CYGNE NOIR/THE ONE BLACK SWAN de Renée Vivien. ErosOnyx. Édition bilingue, présentée par la traductrice Nicole G.Albert, ErosOnyx, 60 p., 14 €.

Philippe-Jean CATINCHI