Pierre Attal de l’APL (Association des professeurs de Lettres) a lu « Louis de Bourbon, ou le soleil maudit » de Claude PUZIN

                                   Roman historique. 295 p. , Éditions ErosOnyx, 2019.

            La première de couverture reproduit un tableau : celui du visage d’un joli jeune garçon, revêtu d’une armure sombre ornée de fleurs de lys dorées ; un flot de dentelle blanche et de nœuds de tissu rose recouvrent partiellement sa poitrine.

            Louis de Bourbon ? Soleil maudit ? Est-ce Louis XIV ? Pas du tout. Il s’agit d’un bâtard du Roi Soleil, le quatrième enfant qu’il eut avec Louise de la Vallière ; deux premiers garçons moururent en bas âge, puis naquirent une fille, Mademoiselle de Blois, qui devint princesse de Conti, et enfin Louis, dont Claude Puzin nous conte la vie tragique, mort à 16 ans.

            La mention Roman historique a son importance, nous le verrons. L’auteur, Claude Puzin, ancien normalien, agrégé de Lettres Classiques, se tourne vers l’écriture à sa retraite, mais son travail est interrompu par sa mort prématuré en 2013. Son roman historique révèle un talent incontestable. La construction du récit est habile : elle maintient constamment l’attente du lecteur. Ainsi Puzin imite un montage cinématographique : le flash back. Le premier chapitre (Le deuil d’une mère) est celui qui est censé clore l’ouvrage : Bossuet vient annoncer la mort de notre « héros » à sa mère, Louise de la Vallière, dans le Carmel de la rue d’Enfer, où elle s’est retirée en 1675, quand Louis de Bourbon n’avait que 8 ans. Les derniers mots du chapitre que l’ex-grande Favorite, devenue Louise de la Miséricorde, prononce en quittant Bossuet : « Je dois bien davantage pleurer sa naissance que sa mort », montrent un art certain de la transition et, d’autre part, nous ramènent plusieurs années en arrière, avant Versailles, au moment où le frère du roi épouse Henriette d’Angleterre.

            Pourquoi ne pas le dire, je fus moi-même, en feuilletant le livre et en rencontrant les noms d’Henriette d’Angleterre, de Saint-Aignan, de Guiche, voire de Manicamp, ramené à mon adolescence, quand je lisais avec passion Le Vicomte de Bragelonne qui paraissait en petites brochures régulières. Mais Puzin a pris soin de se distinguer d’Alexandre Dumas, dans sa postface (p. 281 et sv) : il n’a inventé aucun personnage comme Raoul, fils d’Athos, tout son ouvrage est fondé sur des faits réels ; d’ailleurs, il ne m’a pas fallu longtemps pour prendre conscience de ce que l’auteur souligne dans la dernière phrase : « Le Grand Siècle en somme avec son avers et son revers » : nous sommes à mille lieues de simples intrigues amoureuses du roman de Dumas.

            Nous distinguerons deux grandes parties dans ce roman : les six premiers chapitres justifient pleinement l’adjectif historique que l’auteur accole à roman ; les six derniers répondent plus à ce que connote le substantif : même si Puzin se fonde sur ce que rapportent plusieurs chroniques de l’époque, comme L’Histoire amoureuse des Gaules qui valut à Bussy-Rabutin un exil long et déprimant, le récit est beaucoup plus romanesque ; l’auteur y donne libre cours à son imagination.

            La couleur même des deux parties est différente : le lecteur a plus souvent l’occasion de sourire en lisant la première partie ; mais peu à peu le noir s’impose. Si nous négligeons le chapitre d’introduction, ceux qui suivent ne nous éloignent pas trop du Vicomte de Bragelonne : Louis XIV a 23 ans, il est majestueux, élégant ; il éblouit la toute jeune Louise de la Vallière (17 ans), fille d’honneur d’Henriette d’Angleterre (17 ans aussi), qui vient  d’épouser Monsieur. De son côté, le roi est attiré par sa belle-sœur ; l’insignifiante Marie-Thérèse est délaissée et va pleurer auprès de sa belle-mère Anne d’Autriche. Le scandale est proche : il faut trouver un paravent ; le choix se porte sur Louise. Mais ce que n’attendaient ni Louis XIV, ni Henriette, le roi tombe amoureux de celle qui devait simplement détourner les regards de la cour, « la plus douce, la plus modeste, la plus inoffensive, la moins susceptible d’éclipser l’altière Henriette » (p. 35). Bref, il n’a pas de mal à faire céder Louise et, de leurs amours, naissent quatre enfants, dont les deux derniers survivent : Mademoiselle de Blois et Louis de Bourbon.

            Ce dernier est tout de suite légitimé et nommé Comte de Vermandois et, alors qu’il est encore un bébé, Amiral de France ! Mais sa naissance a lieu alors que le roi se détache de la favorite que remplace peu à peu Athénaïs de Montespan. Cette coïncidence explique la faible affection que La Vallière porte à son fils. Pendant un temps, Louis XIV s’affiche aux yeux amusés ou choqués de l’Europe avec trois « reines », la triste Marie-Thérèse, la favorite en titre, Louise, et la « sultane », la Montespan, « sans compter les passades concurrentes ». Avec une sorte de perversité, le roi loge les deux favorites dans des appartements communicants, près de celui d’Henriette, en les forçant à vivre ensemble. Louis, d’abord confié à Madame Colbert avec sa sœur aînée, est présenté à la cour ; son père le prend en affection et l’impose au Grand Dauphin. Mais quand, de guerre lasse, sa mère se réfugie au Carmel, Louis est livré à lui-même. Tout alors se joue en très peu de temps.

            Le chapitre VII ouvre la deuxième partie : elle relate les événements qui précipitent Louis de Bourbon, entre 1675 et 1682, d’abord à sa disgrâce et à son exil à Fontainebleau, puis à sa mort brutale. Cependant, le chapitre VIII (Le père et le fils) nous donne des détails sur la façon de vivre de Louis XIV qui n’ont que peu à voir avec les relations entre le roi et Louis de Bourbon ; ils justifient qu’on le relie à la première partie et méritent qu’on s’y arrête : la cour est désormais à Versailles ; Puzin décrit la cérémonie du lever du roi aussi pittoresque que scabreuse. Devant une foule de courtisans (et parmi eux, Louis de Bourbon), Louis XIV s’installe sur sa chaise percée, ce qui entraîne des exhalaisons qu’on devine ! Puis nous avons des détails sur la journée royale : le petit ou le grand couvert où le roi fait preuve d’une gloutonnerie peu ordinaire, avec trois services d’une dizaine de plats (pour le petit couvert) ou cinq services (pour le grand) ; le roi mange avec les doigts et s’empiffre en particulier d’œufs durs et de petits pois !

            Quittons ces pages amusantes et revenons à la tragédie. Dans cette partie, nous l’avons dit, sans quitter l’histoire (Puzin n’invente aucun fait), l’auteur doit laisser libre cours à son imagination de romancier, en l’absence de tout témoignage direct et précis sur les scènes ; un exemple m’a frappé : à la suite d’une débauche sordide qui débouche sur la mort d’une prostituée (nous en dirons davantage plus loin)[1], le roi fait venir son fils ; l’interrogatoire auquel il le soumet est d’une très grande intensité dramatique, cependant j’ai du mal à me figurer Louis XIV prononçant des mots comme : « Louis, répondez sans détour… Avez-vous été … bougre ou bien bardache[2] ? »

            Ces derniers mots laissent deviner sans peine l’origine de la tragédie : Louis de Bourbon se révèle homosexuel. C’est ce qui entraîne sa perte. Le chapitre VII s’intitule Les chevaliers italiens. L’épithète pourrait surprendre ceux qui ignorent qu’à l’époque le terme d’homosexualité n’existait pas encore[3]. L’homosexualité masculine était appelée le mal italien, voire grec. Le frère du roi, Monsieur, était lui-même notoirement homosexuel. Il était lié au Chevalier de Lorraine qu’on appelait l’Archimignon. Quand ce dernier se convainc, par des rapports d’espions, mais aussi en le provoquant lui-même, que Louis de Bourbon n’a aucune attirance pour les femmes, il ne lui reste plus qu’à initier le tout jeune garçon, qu’il appelle « ce joli petit poulet de grain ».

            Un personnage haut en couleurs que ce Chevalier, descendant des Ducs de Guise. Soyons clairs : ce serait une grande erreur de la part de lecteurs du XXIe siècle de voir en lui un militant avant l’heure de la cause homosexuelle. Pourtant, si l’on en croit Puzin, il avait des aspects très modernes : « Point de Dieu ! Point de péché originel ni de péchés mortels ! » (p. 185). « Jouir ! Il n’est que de jouir ! » (p. 199). Et voilà qu’il organise une véritable secte dans le plus grand secret. Puzin reproduit les neufs articles qui fonde l’Ordre. Il les reprend à Bussy-Rabutin qui les avait cités dans son Histoire amoureuse. Il est inutile de préciser que Louis XIV qui n’a pas oublié les horreurs de la Fronde n’aurait pu tolérer une semblable confrérie qui sent le complot, le désordre, la remise en cause de l’absolutisme royal. D’ailleurs ce n’aurait pas été une crainte infondée.

            Je n’insisterai pas sur le long récit de la cérémonie d’initiation qui a lieu en juin 1682 (chapitre X, 33 pages). Le romancier fait preuve à cette occasion d’une complaisance et d’une crudité dans l’expression et la description qui n’est en rien atténuée. La cérémonie parodie les cérémonies sacrées à grands coups de formules latines ; Satan et tous les Anges rebelles sont invoqués ! Mais les choses tournent vite au tragique : comme certains adeptes de la secte fréquentent aussi les bordels, une nuit, poussant la plaisanterie un peu loin, ils ligotent une prostituée et lui enfoncent « dans la tranchée » une fusée à laquelle ils mettent le feu, faisant exploser le ventre de la malheureuse ! L’événement est rapporté sobrement par Bussy-Rabutin. Les choses se précipitent : mis au courant, Louis XIV fait venir Louis de Bourbon (que le rapport de police mentionne parmi les membres de la secte), l’interroge, le fait fouetter devant Louvois par des valets. Quand l’adolescent livre les noms des principaux sectateurs, que le roi connaissait déjà, son sort est fixé : exilé à Fontainebleau avec son précepteur, il n’a qu’une idée en tête : rentrer en grâce. Il se couvre de gloire dans des combats, mais meurt en quelques jours d’une dysenterie foudroyante en exprimant le seul regret de ne pas mourir au champ d’honneur.

            Ce livre m’a révélé un nombre considérable de choses que j’ignorais totalement. Dans sa correspondance, Madame de Sévigné ne fait qu’évoquer Monsieur de Vermandois à côté de sa sœur. Le prolixe (mais pudique) Saint-Simon fait deux allusions à Louis de Bourbon dans ses très longs Mémoires. C’est bien le sombre revers du grand siècle que nous fait connaître Claude Puzin.

                                                                                                           Pierre Attal


[1] Bussy-Rabutin signale l’événement en peu de mots et, bien sûr, sans nommer Louis de Bourbon.

[2] On appelait bougre l’homosexuel « actif » et bardache le « passif ».

[3] Avec raison, Puzin lui-même ne l’emploie jamais.

Dans « La Cause littéraire »

Lettres volées, roman d’aujourd’hui, suivi de 28 lettres inédites de Robert d’Humières à Colette et d’un dossier spécial autour de Robert d’Humières,

ErosOnyx éditions, collection Classiques, décembre 2019

328 p. 16 euros

      « Je pleure nuit et jour […] Robert d’Humières », Marcel Proust

Robert d’Humières (1868-1915) est un écrivain méconnu de la Belle Époque, également poète, traducteur, essayiste, un familier de Proust et de Colette. Si son nom est parvenu jusqu’à nous, c’est surtout grâce à sa traduction, avec Louis Fabulet, du « Livre de la jungle » de Rudyard Kipling, toujours disponible de nos jours. Pourtant son œuvre, en plus d’autres traductions de Kipling, de Joseph Conrad, de James Matthew Barrie (l’auteur de Peter Pan) ou de Lewis Wallace (Ben-Hur), comporte aussi pièces de théâtre, recueils de poèmes, essais, ainsi qu’un roman, « Lettres volées roman d’aujourd’hui », objet d’une nouvelle publication (la première remonte à 1911) aux éditions ErosOnyx, avec une préface d’Alain Stœffler, judicieusement accompagnée d’un dossier complet sur l’auteur (comprenant son dossier militaire), de repères chronologiques et d’une bibliographie sélective. Vingt-huit lettres inédites de Robert d’Humières à Colette complètent cet ensemble et l’éclairent.   

On n’entre pas immédiatement dans ces « Lettres volées ». Car, avant d’en atteindre le noyau vivant, le cœur palpitant, il faut en franchir le seuil, c’est-à-dire saisir leur environnement, tant historique et psychologique que stylistique.

Nous sommes à la fin du XIXème siècle, entre Paris et la Bretagne, dans un milieu mondain et aristocratique. Un mariage se prépare, typique de l’époque, entre vieille famille noble aux racines provinciales, les de Kerolim, et haute bourgeoisie industrielle et financière d’origine juive, les Knupf. Ballet des vanités, à l’ombre du conformisme de classe et des préjugés.

Dans cette atmosphère où les conventions et les codes sociaux ne servent plus qu’à camoufler intrigues et manipulations, il n’y a pas jusqu’aux noms de certains personnages, les plus dissimulés et calculateurs peut-être, qui ne signalent au lecteur leur psychologie et leur ridicule, marquant la coloration ironique, voire parodique du livre : la marquise de Glamour et le révérend père Truc. Le mariage de Robert de Kerolim et de Marie-Jésusa Knupf va être l’occasion pour eux de déployer tout leur talent.

Pour exprimer les espoirs et les craintes comme les illusions des principaux protagonistes de ce drame, Robert d’Humières n’hésite pas à user d’un style riche, au vocabulaire foisonnant, aux phrases chantournées, parfois excessivement ornées. Si le genre du roman épistolaire, auquel appartient « Lettres volées », fait songer au modèle du XVIIIème siècle, et particulièrement, compte tenu de l’intrigue amoureuse, aux « Liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos, il s’en distingue doublement par le style et le ton.

Une fois connu ce contexte, qu’avons-nous dans ces pages ? Un véritable plaidoyer pour l’amour, pour un amour sincère, spontané, sans arrière-pensées. Un amour libéré des contraintes sociales et qui ne se laisse pas instrumentaliser, qui déjoue au contraire tous les calculs, ceux de l’experte marquise comme de la fausse ingénue Marie-Jésusa, et qui se porte tout aussi bien sur le camarade de classe devenu soldat à qui Robert avoue, dans l’une des plus belles lettres du roman, qu’il lui a fait entrevoir un « rêve de fraternité héroïque » et lui déclare : « Je suis né en toi au sentiment, à la beauté, à la vie vivante. »

Est-ce à dire que l’amour renverse tout sur son passage ? Pas tout à fait. Chez Robert d’Humières, dont on peut penser qu’il s’exprime là par le truchement de ses personnages, point de vaines tentatives pour « secouer ainsi toutes contraintes. » Mieux vaut une obéissance apparente aux lois communes qui, au fond, donne « une tenue, une grâce, un style » et le plaisir rare « de payer l’hypocrisie par son impénétrabilité ». Ainsi pourra-t-on créer à l’amour de son choix, « dans la foule qui submerge une solitude aussi merveilleuse que celle des plus féériques exils. »         

Morale de grand seigneur peut-être, mais ce qu’il faut à tout prix éviter, c’est « la vie qui calme, assoupit, embourgeoise, acoquine -la laide vie mélancolique. » Ce qu’il faut fuir, c’est « l’inharmonie et la laideur. » A mesure qu’on avance dans le roman, on sent croître l’insatisfaction devant cette vie contrefaite, médiocre, dont on voudrait se dégager, parfois avec l’énergie du désespoir, pour se tourner vers un absolu libérateur : « dans la passion et dans l’infini, il n’y a ni beau, ni laid, ni bien, ni mal, ni haut, ni bas. Mais c’est toujours quitter la terre » laisse ainsi échapper comme dans un cri la marquise.

Dès lors, pour ceux qui cherchent à se délivrer, à commencer par Robert de Kerolim alias Robert d’Humières, n’en doutons pas, et dans une moindre mesure Marie-Jésusa Knupf, il n’y a plus d’échappatoire. Pour Robert, rester fidèle à son amour de jeunesse, à l’idéal du soldat amant avec qui s’initier à « la mort qu’on risque et à celle qu’on donne », devient l’horizon ultime, la preuve d’une vie authentique, l’accomplissement du destin « sur l’aile du vivant », laissant tous les autres, ceux qui se survivent, à leur sort de « cadavres en sursis. » Et pour la jeune mariée, le souvenir amer d’une passion gâchée.

Les lettres de Robert d’Humières à Colette n’avaient jamais été publiées et c’est à une première que nous convient donc les éditions ErosOnyx (on trouvera les lettres de Colette à Robert dans les Cahiers Colette n°16). Elles s’échelonnent de 1901 à 1915, date à laquelle le traducteur et poète trouve la mort sur le front. On y suit l’évolution de leurs rapports, de la politesse du début aux prémices de leur rapprochement (l’amour partagé des chats, du Midi) jusqu’à la franche complicité, artistique et personnelle, qui culmine au Théâtre des Arts (devenu aujourd’hui le Théâtre Hébertot) dont Robert est le directeur artistique de 1907 à 1909. Il y programme Loïe Fuller, Franck Wedekind, Oscar Wilde et invite Colette à s’y produire.

Si leurs trajectoires se séparent ensuite, la notoriété littéraire pour elle, la vie retirée sur les hauteurs de Grasse pour lui, entrecoupée de brefs voyages, ils restent attentifs l’un à l’autre et ne manquent jamais une occasion de se revoir. Jusqu’à ce que la guerre éclate, en août 1914. Bien qu’âgé de 46 ans, Robert d’Humières s’engage. Comme le montrent les lettres alors adressées à celle qui reste une amie intime, malgré une désinvolture de façade, à l’enthousiasme des débuts succède la désillusion : « l’horreur peut être crevante -on se bat, on dort et on pense dans la boue. » A la suite de péripéties que le dossier analyse comme s’apparentant à une affaire de mœurs entre l’officier et son ordonnance, il est envoyé au front et y trouve la mort le 27 avril 1915. Une mort glorieuse de héros qu’il s’est pour ainsi dire choisie.

Donner le change, recevoir à titre posthume citation, croix de guerre et Légion d’Honneur, oui. Vérité pour les autres. Mais pour lui, ce qu’il attendait, ce qu’il espérait, ce fut cela, « le saint archange descendu des nuées avec son épée de feu », l’assaut à la tête de ses hommes et la balle en plein cœur. Pour retrouver le paradis perdu des fraternités viriles dans l’héroïsme des combats, tels, au bataillon sacré de Thèbes, Éros et Thanatos mêlés, les soldats amants qui tombent côte à côte et ne reculent pas.

                                                                                            Luc-André Sagne  

Robert d’Humières est né le 2 mars 1868 au château familial de Conros, dans le Cantal. Comme son milieu l’y pousse, il entre à Saint-Cyr en 1887 mais ne s’y plaît pas. Sorti en qualité de sous-lieutenant, il démissionne de l’armée en 1892. S’ouvre alors pour lui une période de longs voyages qui le mènent à travers toute l’Asie jusqu’en Inde où il séjourne et qui va profondément l’influencer. Le mariage avec une cousine en 1905 marque un nouveau tournant. Son goût pour la littérature et la musique s’exprime pleinement au Théâtre des Arts qu’il dirige deux ans. Sa vie est plus retirée par la suite. Il meurt sur le front le 27 avril 1915.   

Sur le site Livresgay.fr une recension dithyrambique

Synopsis

Hannes Steinert est né en 1954 à Stuttgart (Allemagne) où il travaille encore. Il expose depuis 1984. Sa dernière exposition en France date de l’année 2007, à la librairie-galerie Les Mots à la Bouche à Paris. En Allemagne, il a exposé à Berlin à Jackwerth Verlag ainsi qu’à la librairie Eisenherz, de décembre 2007 à février 2008, à Munich à la Kunstbehandlung en mars et avril 2008, à Stuttgart à la galerie Merkle de septembre à novembre 2011 et tout dernièrement, en 2012, à la Galerie Bovistra. En Hollande, en 2012 encore, son travail a fait l’objet d’une exposition chez Jan van Stralen & Sandro Kortekaas à Groningue, à la Galerie MooiMan. Dans une édition trilingue, il a publié à Hambourg en 2008, chez Männerschwarm Verlag, une plaquette intitulée Plaisir d’amour. Hannes Steinert a aussi successivement illustré pour ErosOnyx Editions Mythologie gayment racontée (2009) d’Yvan Quintin et Amours garçonnières (2010) de Clément Marie.
Notre avis

Je pensais que le plus difficile, ce serait de résumer et de présenter des recueils de poésie ou de nouvelles. Mais ça, comme dit la pub, c’était avant. Essayez de le faire pour ce que l’on appelle communément des Beaux Livres, et vous verrez. Déjà, comment en faire un résumé digne de ce nom quand il n’y a que des images à résumer (plus précisément, des dessins)? Faut-il en décrire certaines au risque de faire bailler les internautes? Et comment fait-on quand, en plus des images, il y a des textes? Et pas n’importe quels textes – mais des poèmes en plusieurs langues? Présenter l’artiste alors que son curriculum vitæ a été raconté de façon succincte mais exhaustive dans le synopsis? Dilemme…

Du coup, je me résous à vous livrer une critique un peu différente de celles que vous trouvez habituellement sur ce site. Je vais commencer par reprendre le terme utilisé dans le paragraphe précédent: Beau Livre. Eh bien, celui-ci l’est sans doute, en plus d’en être un qui a l’avantage a) de ne pas peser trois tonnes (comme c’est souvent le cas), et b) de ne pas être d’un format quasi-impossible à manier. Ici, il s’agit d’un 24×24 cm à vue de nez, très pratique, et qui s’apparente plus à un livre de poche de qualité. C’est aussi un de ces livres que l’on feuillette une première fois pour s’imprégner du style de l’artiste, de sa technique, de ses sujets, ses particularités, ses prédilections, ses petites obsessions… Puis, plus tard, on le reprend, on s’arrête sur un dessin, on l’étudie de plus près, on fait une nouvelle halte pour lire un poème, pour faire fondre les paroles dans sa bouche, les ruminer dans sa tête, les faire résonner dans son cœur. De fil en aiguille, ça devient un livre que l’on a manipulé plusieurs fois, que l’on reprend de temps en temps car on découvre toujours de nouvelles choses. La beauté d’une image, c’est qu’elle a beau rester la même, elle n’aura jamais deux fois le même impact.

C’est donc ce que j’ai fait. Sûrement parce que j’ai tout de suite accroché. J’adore ce style léger et enlevé du dessinateur, Hannes Steinert, qui a un grand faible pour les jeunes hommes non seulement bien faits de leur personne – sculpturaux, aux pectoraux saillants, aux tétons qui pointent, aux sexes garnis (il y en a pour tous les goûts, d’ailleurs), aux culs bombés, aux poses souvent alléchantes –, mais aussi beaux comme des dieux antiques. Donc, j’avoue, il y a pire comme passe-temps que de reluquer ces gars aux corps glabres, aux minois de mannequin et aux moues et à la légère mélancolie qui donnent envie de s’occuper comme il faut de ces jeunots. Certes, la plupart n’ont pas l’air d’avoir besoin de nous, les spectateurs voyeurs; la plupart semblent retirés, vivant dans leur monde, leur bulle, se suffisant à eux-mêmes ou déjà tellement bien accompagnés que l’on se sentirait presque comme un intrus. Si leurs poses sont lascives, il se dégage d’eux ce je-ne-sais-quoi de naturel, de non-pose justement, d’innocent peut-être, de précieux sûrement. D’ailleurs, bien que rien ne soit caché par un excès de pudibonderie, ce qui m’a frappé, en-dehors de la beauté des dessins, c’est leur caractère pas du tout pornographique. Aucun phallus érigé ne m’a semblé salace.

Ajoutez à ça une sélection de très beaux poèmes, qui vont d’auteurs antiques en passant par des poètes classiques jusqu’à des écrivains modernes. Quelle n’a pas été ma joie de découvrir du Virgile, du Shakespeare, du Michel Ange, du Stefan George (que j’ai étudié au lycée tout en ignorant qu’il ait pu dédier certaines lignes aux beaux garçons), du Baudelaire, du Whitman, du Garcia Lorca… Et quel plaisir de trouver ces textes en version originale avec, à côté, la traduction française. Ça m’a laissé le choix, et pour l’allemand, l’anglais et l’espagnol, j’ai donc pu favoriser l’original. Mais même les autres textes – le latin m’a rappelé de bons souvenirs (je suis un de ces mecs bizarres qui aimaient bien cette matière, au lycée); le grec, j’arrive à le déchiffrer, et j’adore le son de ses mots même si je n’en comprends pas des masses; pareil pour l’italien, le portugais, le russe… Très bonne idée d’avoir mis les deux versions.

En résumé, ça fait du bien, de temps en temps, de fermer le roman qu’on est en train de lire pour ouvrir un livre comme celui-ci. Il offre la possibilité de se laisser aller dans des rêves éveillés, de laisser son âme se soulever et voleter en toute légèreté. Ça change, donc, et très agréablement, en plus. Petit livre vivement recommandé, aux esthètes et à celles et ceux qui aiment les belles formes.
Infos

Auteur : Hannes Steinert
Titre : H comme…
Publié par : ErosOnyx Éditions
Publié le : 1er novembre 2012
Genre(s) : Beau livre, dessins, poésie
Pages : 144
Lu par : ParisDude
Sensualité : 4 flammes sur 5
Note

5 étoiles sur 5

Sous le titre « Parodie » dans Le Monde des Livres du 5 mars 2021

PARODIE L’humour du désespoir

Qui a pu imaginer l’audacieux vol du cadavre de l’anarchiste Jésus-Christ sitôt exécuté ? Ces apaches ou « filles de bas étage » qui le croient immortel ? Dans ce début du XX° siècle où « la gloire n’est plus – la gloire est morte. La réclame l’a tuée. La célébrité vulgaire a pris sa place », c’est la poète Renée Vivien (1877-1909) qui ironise en se jouant de genres qu’elle exècre – fait divers à sensation et album mondain. En composant deux brochures humoristiques confidentielles où elle s’essaie à une veine parodique encore inédite sous sa plume, elle habille d’humour le désespoir qui la mine. Sans doute les personnages de son panthéon, qu’elle invite dans un monde moderne qui ne veut pas d’elle, plaident-ils sa cause. Ici, le Christ comme la déesse sont les frères en désillusion de Vivien, qui tranchent : « L’écrivain, s’il a quelque valeur réelle, est et doit être au-dessous de son œuvre ».

Philippe-Jean Catinchi Le Monde des Livres, vendredi 5 mars 2021
À propos de Le Christ, Aphrodite et M. Pépin, suivi de L’Album de Sylvestre, de Renée Vivien, ErosOnyx, 88 p., 11, 00 € (En librairie le 12 mars).

Dans VALEURS ACTUELLES du 22 octobre,…

Lettres volées de Robert d’Humières
ErosOnyx, 336 pages, 16 €.

RARE
On le connaît comme remarquable traducteur (de Kipling, de Conrad), comme ami (de Proust, de Colette), mais cette connaissance transitive est une grande injustice
à son égard : le vicomte d’Humières (1868-1915) est un écrivain rare, qui poussera la noblesse de son caractère jusqu’à la bravoure de la mort au combat. Un des per- sonnages de ce roman épistolaire rappelle que « la vie, il faut la menacer pour qu’elle vous cède son trésor ».
Cette édition, préfacée par Alain Stœffler, est augmentée de lettres inédites à Colette et d’un dossier biographique et critique de Pierre Lacroix
et Yvan Quintin. Ph. B.

Dans M Magazine de juillet-août2020

Les premières pages ne doivent pas vous rebuter : elles n’ont rien de …gai. Maîtresse abandonnée, comme d’autres, par Louis XIV, Mme de La Vallière prend le voile dans l’ordre religieux le plus austère possible : une horreur ! Elle abandonne pour toujours deux enfants bâtards qu’elle eut de son royal amant. L’un d’eux est Louis de Vermandois, plus tard légitimé Bourbon : c’est lui que Claude Puzin , spécialiste du XVII° siècle, nous fait magistralement découvrir. Totalement oublié de l’Histoire, cette figure attachante, alors que sa jeune mort se profilera, en deviendra bouleversante…. De plus, il aura eu le temps, avant sa dramatique et précoce disparition, de se révéler être… « des nôtres » …

Éclairants et savoureux, de nombreux passages vous passionneront et au fil des pages, Louis, au destin maintes fois contrarié, deviendra un compagnon (de lecture seulement, hélas ?), inoubliable. On pourra ainsi s’interroger sur la notion de « famille » dont encore aujourd’hui se gargarisent ceux qui veulent nous en exclure. Parmi ces attardés, des nostalgiques de la royauté, qui traitait si mal ses enfants. L’auteur déploie sa magnifique prose « grand siècle », offrant ainsi à Louis un sublime tombeau de papier. On voudra alors le faire connaitre à nos amis amoureux d’histoire(s), d’émotions et de « vice italien»… Le portrait d’un siècle, la biographie du siècle : notre chef d’œuvre…

Éric Garnier

Louis de Bourbon ou le Soleil maudit
Claude PUZIN, Erosonyx, éditions 269 pages, 15 euros

Dans la revue EUROPE juin-juillet 2020, Michel Menaché conclut sa note de lecture de « LE MONDE ES UN » par ces lignes

Quatre poèmes sont écrits à Pompéi. La villa des mystères inspire au poète une méditation mêlant Eros et Thanatos, corps peints et corps carbonisés : « nous ici, l’œil inassouvi rivé au trou de serrure de l’Histoire, / voyeurs arrogants, en pleine érection, nous épions / la copulation sans fin de ces corps nus superbes de Grecs et de Romains. » C’est à Pompéi encore que Ritsos affirme : « Oui, le monde est toujours un ».
Six poèmes sont consacrés à Rome, aux places, aux fontaines, aux peintures du Vatican : « tant de beauté et tant de sainteté pécheresse ». Le luxe du palais papal le submerge, jusqu’à la nausée… Il s’enfuit pour rendre hommage au cinéma, à la vie nocturne, aux « rues étoilées », « aux effleurements éphémères des corps », « aux amants ardents en chasse » et, dans le 22ème poème, aux « rues où Pasolini baladait ses nuits, – Gare Termini, là / où au kiosque de planches à ciel ouvert un gros Néron d’aujourd’hui / vend aux pèlerins des foulards de toutes les couleurs… » (Dans la rue qui ne fut pas baptisée ‘’Rue Pasolini’’ »).
Dans le dernier poème écrit à Milan (Ouverture du coffre-fort), il rassemble toutes les richesses du voyage brièvement entrevues : « Bruyante Rome, Sienne attristée, morne Florence, / Bologne circulaire, Milan prolétaire… », pour clamer son enthousiasme et son amour : « Et toutes ces choses-là je les charge aériennes / sur les épaules des mots, pour qu’elles sortent faire un tour dans le monde, avec le nouveau croissant de lune, / ah, et qu’alors les jeunes s’embrassent plus ardemment et que / les aveugles sur les ponts voient à nouveau, / et que ceux qui sont partis tôt s’en retournent dans les gares, qu’ils regardent / les grandes affiches du Che et qu’ils sourient. »
Miracle quotidien des yeux ouverts. Fragment vibrant du chant profond, humble défi de toute une vie de poète pour reconquérir « la jeunesse éternelle du monde », en réconcilier tous les damnés…

Michel MÉNACHÉ
EUROPE n° 1094-95-96 datée de juin-juillet-août 2020

Dans HEXAGONE, revue de la chanson francophone

Après trois albums à chanter ses propres textes, Pauline Paris rend ici hommage à Renée Vivien (1877-1909) dont elle met en musique et chante treize poèmes. Grâce lui soit rendue de remettre ainsi en lumière cette figure majeure de la Belle Époque, restée dans les mémoires comme la Sappho 1900. Anglaise francophone, elle fut entre autres amamnte de Natalie Barney et proche amie de Colette ou de Pierre Louÿs. Ajoutez à cela qu’elle vécut à Paris et que son vrai prénom était Pauline, et vous conviendrez qu’il n’y a pas de hasard. : ces deux-là étaient faites pour se rencontrer au-delà des siècles !

Alors plongez-vous dans ce livre-disque de fort belle facture, dont le rabat de couverture saura vous dévoiler les pluriels de bien délicieuses amours, tendrement illustrées par Élisa Frantz. Cette élégie à l’égérie des violettes d’automne se fait dentelle de verre symboliste à l’érotisme aussi espiègle que son interprète, et leurs antiques mêlées laissent avec délectation un doux goût de passion délétère, tout spécialement avec les magnifiques À l’amie, Je t’aime d’être faible ou La pleureuse.

Et vous découvrirez Renée Vivien tout entière dans ces mots :
 » Allons-nous-en, mes chants dédaignés et moi-même…
Que nous importent ceux qui n’ont point écouté ?
Allons vers le silence et vers l’ombre que j’aime
Et que l’oubli nous garde en son éternité… »

Patrick ENGEL Hexagone n° 14, Hiver 2020, p. 23

L’Oscar Wilde de Saint-Péterbourg, par René de Ceccatty dans Les Lettres francaise le 7 septembre 2018

Mikhaïl Kouzmine, l’Oscar Wilde de Saint-Pétersbourg
Publié le 17 septembre 2018

En vendant ses journaux intimes au Musée Littéraire d’État de Moscou, trois ans avant son décès, le compositeur, poète et traducteur de livrets d’opéra Mikhaïl Kouzmine (1872-1936) ne se doutait certes pas qu’il envoyait bel et bien à la mort ses amis, comme cependant il l’avait craint, bien des années auparavant, dans une anticipation qui tentait le diable. Ses révélations politiques et sexuelles, écrites sans aucune mauvaise intention, mais avec une totale liberté, n’étaient pas du goût de l’ignoble épurateur stalinien Lavrenti Beria qui cependant les attendait. C’était plus qu’il ne lui en fallait pour l’autoriser à faire fusiller écrivains, poètes, artistes sous le prétexte qu’ils « complotaient ». Et d’envoyer quelques autres au goulag.

La magnifique et bouleversante biographie de ce rebelle libertaire qu’était l’auteur des Ailes et des Chants d’Alexandrie, trace le portrait d’une sorte d’Oscar Wilde de Saint-Pétersbourg, ainsi que les historiens de la littérature russe devaient le surnommer. Ce contemporain de Proust et de Gide s’était cru assez fort pour exprimer sans voile son esthétisme, qui dépassait les limites d’un aveu de ses attirances sexuelles. C’était un cas assez rare pour sa génération, car il était totalement dépourvu de culpabilité et parvenait à mener une vie sans masques, contrairement à son compatriote Tchaïkovski, contraint par ses angoisses à se marier contre sa nature et ses orientations.

Les Ailes, traduit pour la première fois en français il y a seulement une vingtaine d’années par Bernard Kreise (Editions Ombres), permettait de mesurer l’envergure de ce grand écrivain qui, à vrai dire, fait plutôt penser à D.H. Lawrence (en particulier à La verge d’Aaron) ou à E.M. Forster (à Maurice ou Chambre avec vue). Amoureux de la musique, de la peinture, de l’Italie, il tentait de se représenter une humanité idéale, affranchie de tout code social et vivant jusqu’au bout son amour de la beauté. Pas plus que Walt Whitman, il ne définissait l’amour entre hommes selon des codes psychologiques, comme une déviance, naturelle ou volontaire, mais plutôt comme « une camaraderie d’amour ». Et ce n’était donc pas un défenseur de la marginalité. Bien au contraire, il aspirait à convaincre ses lecteurs, hommes et femmes, de se délivrer du carcan des principes religieux et familiaux, pour donner à l’amour une place sereine et lui faire échapper aux contradictions et aux conflits de l’âme et du corps, des choix individuels et des comportements liés à la norme.

Les Ailes a paru en 1906. Kouzmine avait alors trente-quatre ans. C’était un compositeur déjà renommé. Et c’est d’ailleurs la musique qui lui permettra de survivre, grâce aux adaptations de livrets étrangers (les opéras de Wagner, de Mozart, de Richard Strauss, de Berlioz, de Verdi, de Berg même puisqu’il est l’auteur de la version russe chantée de Wozzeck) et à ses musiques de scène pour les différents théâtres (pour certains très officiels) avec lesquels il collaborait. Critique de théâtre respecté, il participa très activement au renouveau de la scène russe, auprès d’écrivains, d’acteurs et de metteurs en scène, et lui-même fut l’auteur de plusieurs pièces qui obtinrent pour certaines un grand retentissement.

Son œuvre littéraire ne passa pas inaperçue et il parvint à se maintenir toujours présent dans le monde intellectuel russe, auprès de la plupart des grands écrivains, d’Essenine à Tsvetaieva, en passant par Akhmatova ou Pasternak, Blok, Bielyï, Zamiatine, Sologoub, Chklovski, Maïakovski et Mandelstam et d’autres artistes comme Diaghilev et Meyerhold. Étant donné la finesse, l’acuité de ses jugements littéraires, l’étendue exceptionnelle de sa créativité, le courage de ses positions, sa curiosité insatiable qui traquait tous les talents novateurs, les remarquait, les soutenait, il bénéficiait de la part de ses amis (du moins tant que cela ne les mettait pas eux-mêmes en danger) d’une grande admiration pour son intelligence, son invention poétique et ses analyses sociales, psychologiques, religieuses ou stylistiques et d’une tolérance ou d’une indifférence à l’égard de sa vie privée tumultueuse, mais aussi, de la part des autorités (jusqu’à l’arrivée de Beria), d’une certaine indulgence.

Il pouvait s’exprimer librement, et les censures qui parfois touchaient les revues qui le publiaient, ou entraînaient les soudains reculs de ses éditeurs, n’avaient pas d’effet définitif. Il menait une vie très libre, quoique pas très heureuse, tombant amoureux de ses camarades, puis d’hommes de plus en plus jeunes à mesure que lui-même vieillissait. Ses partenaires, ne manifestant pas la même liberté, étaient souvent bisexuels et finissaient par renoncer à toute intimité érotique avec lui, mais non à son amitié. Son dernier et plus durable compagnon, un acteur devenu peintre, Iouri Iourkoun (de vingt-trois ans son cadet), rencontré en 1913, sans cesser de vivre avec lui, s’éprendra d’une célèbre actrice, Olga Nikolaievna Gildebrandt, dite Arbenina, qui acceptera le ménage à trois. C’est lui, Iourkoun, héritier de Kouzmine, qui paiera le premier les indiscrétions contenues dans les journaux, passées aux mains du NKVD (le Commissariat du Peuple aux Affaires intérieures), après avoir été longtemps convoitées par la Guépéou, qui tout en perquisitionnant et harcelant le couple d’hommes n’avait jamais mis leur vie en danger.

Ce journal, abondamment cité, est bien entendu, avec sa correspondance privée, la source première de cette biographie, et c’est probablement l’œuvre la plus importante de Kouzmine qui développe sans fard sa critique du monde soviétique, mais comme il l’aurait fait de n’importe quelle société étouffante et hypocrite qui limitait la liberté d’expression.

Les Ailes avait donc dès 1906, avant la révolution de 1917, la même animosité contre toute intrusion du jugement collectif et moraliste dans la vie individuelle. Ce roman d’initiation sexuelle d’un adolescent raffiné et sensible, confident de jeunes adultes frustrés, et traumatisé par le suicide d’une jeune fille amoureuse d’un jeune homosexuel dont il est lui-même amoureux, part en guerre contre toutes les étroitesses d’esprit et défend l’idée d’un possible dépassement de l’être humain par l’idéal artistique. Le mariage y est conspué, mais comme creuset d’inhibitions, de mensonges, d’arrangements. « Les hommes marchent comme des aveugles, comme des cadavres, alors qu’ils pourraient créer une vie absolument incandescente où toute jouissance serait à ce point exquise qu’on aurait l’impression de venir de naître, de se trouver sur le point de mourir… », écrit-il dans ce roman. Et suit l’idée platonicienne (et winckelmannienne) d’un surpassement de l’attirance charnelle pour les femmes (jugé « vulgaire », parce que trop pulsionnel, comme dans le Banquet) dans l’aspiration à la beauté grecque, statuaire, presque désincarnée. Et l’on ne s’étonne pas non plus qu’il fût un admirateur du poète August von Platen.

Les Ailes est un roman d’idées, un peu comme l’est son exact contemporain japonais Oreiller d’herbes de Natsumé Sôseki dans un autre contexte culturel (encore que Sôseki qui avait vécu en Ecosse et en Angleterre ait eu une connaissance très précise de l’esthétisme occidental) : il s’agit d’y définir la vie comme création poétique.

La présence d’un adolescent fragile et passionné, interlocuteur précoce de jeunes femmes qui comme lui tentent de s’abandonner sans retenue à l’amour et de combattre l’idée de péché et qui trouvent en lui un auditeur particulièrement réactif, au point de finir par le préférer à leurs amants, non sans violence, rend plus vibrant ce récit intellectuel. « N’est-ce pas le Seigneur qui a créé tout cela — l’eau, les arbres, le corps ? Le péché, c’est de s’opposer à la volonté du Seigneur, quand, par exemple, on est prédestiné à quelque chose, quand on ressent une aspiration vers quelque chose : ne pas le permettre, voilà où est le péché ! »

La fin heureuse de l’histoire (le jeune Vania s’unit enfin à son bien-aimé, après une longue initiation esthétique en Italie par son professeur de grec et par un chanoine, personnages que Kouzmine a empruntés à sa propre vie) ne fut pas la moindre cause du scandale que provoqua sa publication… Les biographes résument ainsi l’homosexualité de Kouzmine : « Kouzmine avait eu des liaisons et aventures sexuelles avec des “icônes” mâles de l’époque (gardes, garçons de bains, cochers, ouvriers ), mais il n’avait jamais fantasmé ou défini la virilité selon l’activité ou la classe sociale. Il n’avait pas davantage tenu ses amants, quelles que fussent leurs origines, à l’écart de son propre milieu intellectuel et culturel. Son attirance pour des jeunes gens comportait toujours une part esthétique et artistique. »

Est-ce aux hésitations constantes que Kouzmine eut quant à son mode d’expression (musique, poésie, récit, essais théoriques, traductions) qu’il dût d’avoir été sous-estimé et parfois aigrement critiqué ? Ce sont plutôt, selon les biographes, les persécutions staliniennes qui ont étouffé son œuvre après sa mort. Miraculeusement, il échappa lui-même à l’exécution pure et simple, contrairement à ses amis et à son amant. Mais sans doute, le fait qu’il se soit beaucoup dévoué à l’œuvre des autres (il a traduit, outre les livrets d’opéra, les œuvres de Barbey d’Aurevilly et d’Henri de Régnier) l’a-t-il découragé d’approfondir sa propre personnalité d’écrivain, dans un climat par ailleurs constamment polémique et contraire à ses audaces.

Bien sûr, Kouzmine était un lecteur de Shakespeare et de Michel-Ange (il traduisit certains sonnets à Cavalieri) dont il partageait idéaux et sexualité. Et c’est sous leur enseigne que se réunissaient les esthètes homosexuels autour de lui, dans des clubs et des cabarets qu’il inspirait et même fondait. Ses recueils étaient plus ou moins discrètement les reflets de sa vie amoureuse : la liste des modèles et des dédicataires est celle de ses amants, qu’il ne cachait pas et que le tout Saint-Pétersbourg reconnaissait. Mais il s’agissait de muses masculines élevées au niveau de guide spirituel. Tout cela animait les revues auxquelles il collaborait et qui publiaient les premières versions de ces poèmes lus comme des fragments de journaux intimes où se mêlaient confidences et prises de position esthétiques, sur le modèle du symbolisme français. Lacs d’automne, Filets, Pigeons d’argile, La truite rompt la glace : les recueils sont les miroirs de sa vie sentimentale qui a pour protagonistes Kniazev, Ionine, Miller. Mais si tous eurent de l’importance et causèrent divers mélodrames personnels, aucun ne joua le rôle décisif de Iossif Yurkunas, devenu Ossip Iourkoun, dit Iouri.

Si son journal est un atelier de réflexion amoureuse et créatrice, Kouzmine y déverse aussi toute la haine que lui inspire « la pourriture bolchévique ». Mais il accepte cependant des responsabilités dans les revues et les théâtres qui limitent son indépendance sans pour autant le faire taire. Le mysticisme de l’écrivain, sa tendance à lire l’histoire comme un théâtre où apparaissent et se succèdent des figures légendaires, dont la vie réelle n’est qu’un reflet, lui accordent une apparente invulnérabilité. Le mariage de Iourkoun le fit souffrir, mais ne modifia finalement pas son existence, le jeune peintre ne s’éloignant pas de son mentor et lui restant, à sa manière, fidèle. Kouzmine se sentait autorisé à d’autres amours parmi lesquelles se détachait Lev Rakov, étudiant de dix-neuf ans (Kouzmine en avait cinquante-et-un), auquel, retrouvant un ton plus clair et plus direct que dans ses œuvres précédentes, il dédia successivement deux recueils, Le nouveau Hull et Les vagabondages de Hull.

Malgré la suspicion constante dont il faisait l’objet et les critiques qui dénonçaient son décadentisme bourgeois, Kouzmine conservait un statut que permettait sa considérable force de travail, notamment dans les traductions et au théâtre. Bien qu’il perçût la novation qu’apportaient les œuvres de Proust, de Joyce et de Freud, il n’évalua pas entièrement la révolution qu’elles mettaient en route sur le plan, cette fois-ci, de la psychologie et de la littérature. Même si, dès 1918, où Iourkoun fut arrêté (et libéré quelques mois plus tard grâce à l’intervention de Maxime Gorki), la vie de Kouzmine ne fut jamais tranquille, il poursuivit son œuvre de dissident modéré. Son amitié pour le sexologue allemand qui tentait de faire partout décriminaliser la sodomie masculine, redoubla les surveillances de la Guépéou, mais n’ostracisa jamais complètement le poète qui avait acquis dans le monde culturel une position trop forte, incontournable.

Comme le soulignent les biographes, même s’il notait dans son journal deux ans avant de mourir « Je ne suis nulle part à ma place », il faisait partie de l’Union des écrivains, et était parvenu à vendre ses archives. Ce fut son erreur, car la police, à son insu, le passa au tamis. Et pourtant, dès la fin des années 1920, il y avait noté : « Si mon journal est saisi et lu, il y aura alors beaucoup d’entre nous qui seront fusillés. » Il mourut le 1er mars 1936, d’une pneumonie. Et le 20 septembre 1938, ses amis les plus intimes, dont Iourkoun, furent exécutés au terme d’un procès sommaire. La mère de Iourkoun succomba à la nouvelle. Sa compagne, Arbenina, tenta de conserver les archives (les peintures de son mari et les manuscrits du poète) qui avaient échappé à la police, mais la plus grande partie disparut dans le siège de Léningrad. Elle-même, après s’être réfugiée dans l’Oural, ne revint à Léningrad qu’en 1948 et mourut en 1980, malheureusement avant que Gorbatchev n’accède au pouvoir et que l’œuvre de Kouzmine ne soit reconsidérée et réhabilitée.

L’épitaphe qu’il rédigea lui-même, alors qu’il n’était que trentenaire, reprenait l’esprit de Stendhal qui avait écrit au même âge pour lui-même en italien « Henri Beyle, Milanais, vécut, écrivit, aima. Cette âme adorait Cimarosa, Mozart et Shakespeare ». Kouzmine proposa : « Mikhaïl Alexeievitch Kouzmine vécut trente ans, but, regarda, aima et sourit. » Cette même année, il avait répondu à un questionnaire d’un de ses amants, Vladimir Rouslov, que lui avait présenté Diaghilev, pour lui dire, à la manière des Notes de chevet de la poétesse japonaise du XIe siècle Sei Shônagon, les choses qu’il aimait et celles qu’il n’aimait pas. Il aurait pu également citer parmi ses préférences Mozart et Shakespeare, mais aurait ajouté bien des poètes et des compositeurs. Et reprenant les réponses de cette très belle lettre, on aurait pu ajouter sur la tombe: « Il aimait la pierre de lune, les roses, le mimosa, les narcisses et les giroflées. Mais il n’aimait pas le muguet, les violettes et le myosotis. Il n’aimait pas la verdure sans fleurs. Il aimait dormir nu sous une fourrure. »

René de Ceccatty


Mikhaïl Kouzmine, Vivre en artiste (1872-1936)

de John E. Malmstad et Nicolas Bogomolov
Traduit de l’anglais par Yvan Quintin, avec la coll. de Pierre Lacroix
ErosOnyx, collection « Documents », 478 pages, 25 €

La voix libre d’un ami de Colette et de Proust, par René de Ceccatty dans Les Lettres françaises

Parmi les nombreux modèles de Robert de Saint-Loup, l’ami du narrateur et double révélateur des ambiguïtés sexuelles de Proust lui-même, se trouverait un écrivain oublié des histoires littéraires, mais non des chercheurs obsessionnels que sont les responsables (Pierre Lacroix et Yvan Quintin) des éditions ErosOnyx, source d’innombrables redécouvertes de curiosités littéraires. Robert d’Humières meurt le 27 avril 1915 à la bataille d’Ypres, à quarante-sept ans. Trop âgé pour être mobilisé (on n’envoyait que les jeunes à l’abattoir, comme dans toute guerre), il s’était engagé dès le début du conflit. On ne s’attendait pas, semble-t-il, à une telle mort héroïque de la part d’un dilettante littéraire, soupçonné d’avoir déserté.

Ce saint-cyrien malgré lui avait quitté, dans sa jeunesse, après ses études militaires, l’armée pour laquelle il n’était pas plus fait qu’un autre, pour se consacrer à la littérature et au théâtre. Né en 1868, il était le contemporain de Gide et de Proust, et il fut publié, pour certains de ses livres et ses traductions, par le Mercure de France (mais non pour ces Lettres volées sortant, elles, chez Félix Juven, en 1912) comme tant d’autres écrivains singuliers dont cette maison était friande. Comme Lafcadio Hearn, publié par les mêmes éditions alors, il était amoureux d’exotisme. Il est certain que le Mercure de France, dirigé par Alfred Vallette, mari de Rachilde qui y régnait, ne pouvait être indifférent à ce qui passionnait ce jeune auteur.

Il connaissait l’Inde et le Japon qui lui inspira même une pièce de théâtre qu’il monta dans la salle des Batignolles, devenue plus tard Théâtre des Arts, et à présent Hébertot.
Dans ce même lieu, il monte la pièce d’Oscar Wilde L’Éventail de Lady Windermere, qu’il a adaptée lui-même, et il écrit du reste sa propre version de Salomé (mise en musique par Florent Schmitt). Il ne se trompait guère dans le choix des auteurs qu’il traduisait et faisait connaître en France : Rudyard Kipling (Le Livre de la jungle et La lumière qui s’éteint), Joseph Conrad (Le Nègre du Narcisse), l’auteur de Peter Pan (J. M. Barrie) pour Margaret Ogilvy et Lewis Wallace (pour Ben-Hur !). C’est dire que sans se souvenir peut-être de ce nom, il est peu de Français qui ne l’aient rencontré dans leurs lectures adolescentes.

Robert d’Humières fréquentait les salons du début du siècle. Il était donc un des personnages idéaux pour la Recherche. Et Willy et Colette étaient proches de lui. Colette en particulier, qui avait lu ce roman retrouvé (tout comme Proust) et l’avait apprécié. En appendice sont fournies les lettres de l’auteur à son amie. Non les réponses de celle-ci, disparues. Il avait également fait la connaissance d’Edith Wharton. Et, bien entendu, de Renée Vivien et Jean Lorrain.
Quant aux Lettres volées elles-mêmes, elles semblent contenir plus qu’il n’apparaît à la lecture de l’intrigue, somme toute banale, mais étrangement menée. Elles racontent en effet simplement un mariage arrangé entre une richissime jeune Juive convertie, fille de financiers, et un jeune hobereau jouisseur et ruiné, amant d’une aristocrate perverse à triple vie qui peut, comme le soulignent le préfacier et les deux postfaciers, évoquer la marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses. Ce mariage forcé est épicé de différents éléments anecdotiques. La mariée n’est pas très innocente. Elle est même plutôt délurée. Elle feint d’accepter un mariage blanc parce qu’elle sait son jeune époux amoureux fou de leur marieuse. Mais elle l’attendrit et finit par consommer le mariage, sans pour autant s’attacher son mari volage. Elle se sacrifie avec une soudaine grandeur. Prémonitoirement, l’auteur tue son personnage masculin, son double au champ de bataille, mais en Orient, trois ans avant sa propre mort, elle réelle.
Le roman frappa Proust et Colette par la subtilité des analyses psychologiques, par les sinuosités des motivations des personnages, qui contournent le pathos et le manichéisme. À la fois maîtres de leur destin individuel et jouets des classes auxquelles ils appartiennent, ils vont et viennent entre liberté et déterminisme. Et l’auteur se complaît dans les perversités des uns et des autres, notamment d’un Jésuite qui mène la danse et auquel tous se confient avec ingénuité ou intentions cachées.
Mais les « grands lecteurs » qu’étaient ses deux amis géniaux, Colette et Proust, lisaient dans ce livre non seulement des échos de leurs propres obsessions sur les sensualités impérieuses qui commandaient leurs vies respectives et sur le jeu social dont ils tentaient de décrypter les codes et les mensonges, mais un autre discours, en palimpseste, qui aurait été l’aveu de la vie secrète de l’auteur, bisexuel. C’est, à vrai dire, beaucoup orienter l’interprétation, mais cela permet d’entrer dans la genèse d’une fiction qui, de toute évidence, possède des enjeux qui ne sont pas immédiatement perceptibles. Les éditeurs, auxquels s’ajoute le préfacier Alain Stoeffler, rivalisent d’érudition (peu de redécouvertes auront été accompagnées d’un appareil critique aussi riche…) et de perspicacité, pour lire, dans ce roman épistolaire, des confessions filtrées.
Robert d’Humières avait en effet lui-même cédé à un mariage arrangé tardif, avec sa cousine, qui lui donna plusieurs enfants. Mais il menait, parallèlement, une vie homosexuelle dont il s’ouvrait à ses amis parisiens. Et Colette, dans Le Pur et l’Impur que cite Pierre Lacroix, décrit avec son intrépidité habituelle le couple affiché qu’il formait avec un jeune ami : « L’aîné, qui fut tué devant l’ennemi, n’est pas de ceux qui se laissent oublier. Je ne léguerai ses lettres à personne. Pour le cadet, l’odeur des foins, quand il échevèle à la fourche les andains, serre peut-être encore son coeur qui fut comblé… Amitié, mâle amitié, sentiment insondable ! Pourquoi le plaisir amoureux serait-il le seul sanglot d’exaltation qui te fût interdit ?… Je laisse paraître une complaisance qu’on trouvera étrange, qu’on blâmera. La paire d’hommes que je viens brièvement de peindre, il est vrai qu’elle m’a donné l’image de l’union, et même de la dignité. Une espèce d’austérité la couvrait, austérité nécessaire et que, pourtant, je ne puis comparer à nulle autre, car elle n’était pas de parade ni de précaution, ni engendrée par la peur morbide qui galvanise, plus souvent qu’elle ne les bride, tant de pourchassés. Il est en moi de reconnaître à la pédérastie une manière de légitimité et d’admettre son caractère éternel. »
L’intelligence souveraine et honnête de Colette nous parle peut-être plus directement encore que les précautions entomologiques et distanciées que prit Proust pour décrire une société plus ou moins secrète, et à vrai dire moins secrète qu’on ne le pense, et qu’il connaissait parfaitement, mais de laquelle, pour construire son personnage de narrateur et peut-être lui donner un crédit de fiabilité « objective », il avait eu besoin de s’exclure artificiellement.
Colette et Proust, donc, les premiers, avaient lu cet hommage à la littérature du XVIIIe siècle et ce tableau d’une France provinciale et duplice comme une traduction d’une autre société et d’autres tourments. Les éditeurs leur emboîtent le pas, en soulignant tout ce qui peut éclairer le lecteur en quête de clés. Mais, à présent, cette lecture crée en nous une étrange impression, mitigée, de liberté et d’étouffement. Robert d’Humières décrit en effet un monde bardé d’interdits et de conventions et s’accommodant pourtant de petits arrangements personnels, chacun vivant finalement sa passion comme il l’entend, tout en tenant des discours moralisants (le Jésuite) ou pragmatiques (les parents et les marieurs). Il y a çà et là quelques sacrifiés (le frère de la mariée et la mariée elle-même, et finalement le marié, happé par la mort).

Mais la résurgence d’une personnalité comme celle de Robert d’Humières offre aussi un document passionnant sur la stagnation ou les aléas des mœurs au cours des siècles. Un esprit aussi curieux que le sien, au cœur de la vague du japonisme et de l’orientalisme, informé sur toutes sortes de cultures autres, important en France quelques génies comme Conrad, Kipling et Wilde, tournés eux-mêmes vers d’autres façons de vivre, prouvait que la littérature avait abordé de front, au début du XXe siècle – sur la trace de Balzac, le précurseur – les multiples faces du désir et des pulsions, et les difficultés que la société avait à les accepter et à en analyser la complexité dans des discours politiques ou sociaux, bien sûr, mais aussi romanesques. L’affaire Dreyfus, ainsi que Proust le montrera également, et qui apparaît en filigrane (à travers des allusions à l’antisémitisme que contient le roman de Robert d’Humières) était aussi l’allégorie d’un autre ostracisme, sexuel.

En notre période de régression moralisatrice (et guère morale) qui multiplie, à grands renforts de proclamations médiatiques et prétendument militantes de mères-la-vertu sur le retour, les boucs émissaires et les condamnations, la lecture non seulement de ce roman étrange, mais du très riche dossier qui l’accompagne est édifiante sur la courbe sinusoïdale que suit l’évolution des mœurs, où tout progrès de tolérance et d’honnêteté, de vérité et de courage, est immédiatement conjuré par un recul, par le triomphe de la duplicité et par des lynchages, des mises au pilori, des reniements. Si bien que ce vieux roman sorti des oubliettes nous apparaît comme un salutaire rappel des esprits éveillés dénonçant une société assoupie sur ses convictions étriquées ou justicières. Et le sous-titre, « Roman d’aujourd’hui », nous semble plus que jamais justifié.
René de Ceccatty