IMITATION GAME, à voir

CONTE CRUEL

Au début du XVIIème siècle, Galilée fut persécuté par le Saint-Office (nom élégant du Tribunal de la Très Sainte Inquisition, hystérique émanation de l’Église catholique romaine) pour avoir démontré ce dont Copernic avait eu l’intuition : le principe de l’héliocentrisme (c’est la Terre qui gravite autour du Soleil, non l’inverse, comme le soutenait l’Église). Galilée, tendez l’oreille, fut contraint de se rétracter.
Mais c’était il y a quatre cents ans, piafferont les obstinés, qu’ils soient savants ou innocents ! Tout cela est révolu !
Que ces obstinés fassent l’effort de se documenter. Ils découvriront qu’au XXème siècle, dans un royaume situé en Europe, un esprit brillantissime, un génie aux dires de tous, fut poussé au suicide par le système politique et moral en place. Le pape n’y était pour rien, cette fois, mais peut-être que l’Église anglicane ne valait pas mieux. Avait-il mis en doute que les dynasties royales fussent de droit divin ? Même pas. Son seul crime était d’être homosexuel.
Le film émouvant et captivant, Imitation Game, de Morteh Tyldum, d’après le roman d’Andrew Hodges, sorti en France en janvier 2015, retrace un épisode de la vie de ce fameux mathématicien, Alan TURING (1912-1954), qui mérite le double titre de héros et de martyr.
Née de sa seule intelligence, une machine a permis de décrypter Enigma, le code secret utilisé dans leurs transmissions par les Allemands, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il est admis que cette invention d’Alan Turing a permis d’écourter la guerre de deux ans au moins. Imaginez combien de victimes furent épargnées grâce à son génie mis au service de l’Humanité.
Il faut voir dans l’aboutissement de ses travaux les prémices de l’informatique moderne.
Bien sûr, penserez-vous, un tel homme fut couvert d’hommages, de décorations, on lui décerna même un prix Nobel et le monde entier lui fit honneur. Eh ! bien, non, la réalité fut tout autre : en 1952, il fut condamné pour homosexualité et le verdict lui laissa le choix entre la prison… et la castration chimique.
On comprend mieux, sans doute, pourquoi la Grande-Bretagne conserva pendant cinquante ans la contribution de Turing au décryptage d’Enigma comme secret d’État.
De quoi avait-elle le plus honte ? Que l’un de ses grands hommes, un savant, ait été homosexuel, ou qu’elle l’ait condamné avec barbarie ?
Alan Turing se prêta à la castration chimique qui lui était imposée, mais il n’a pas tenu le coup. Il opta pour la voie du suicide en mordant, semble-t-il, une pomme imprégnée de cyanure. L’histoire de Blanche-Neige, en somme, version drame, où la sorcière s’appelle, s’appelle… l’opinion publique, ou quelque chose dans ce (mauvais) goût-là. La reine lui accorda en 2013 la grâce officielle, son « pardon « , à titre posthume. Soixante et un ans après la condamnation, c’est un délai bien long pour prendre conscience d’une telle monstruosité. Perfide Albion !

N’en déplaise aux esprits chagrins qui ne supportent pas l’idée qu’il revienne à un homosexuel d’être pionnier en matière d’intelligence artificielle – l’ordinateur, pour faire simple – le logo de la firme Apple (une pomme dans laquelle on a mordu) trouverait ici son explication. Que ceux qui n’y croient pas en proposent une autre… La pomme de Newton peut-être ?
Si telle en est bien l’explication, il est capital que ce symbole perpétue la mémoire de l’une des nombreuses victimes de l’obscurantisme.

Un dernier trait, pour caractériser Turing et montrer qu’être un génie des mathématiques n’empêche pas d’être sentimental : un camarade d’école lui a inspiré une amitié très vive alors qu’il n’avait que quinze ans. Le garçon mourut trois ans plus tard de tuberculose, il s’appelait Christopher. Turing baptisera de ce nom la machine qu’il inventera par la suite.

Pour conclure, même si, en apparence, les attendus ne sont pas les mêmes, je ne crois pas inutile de citer ici des noms comme ceux de Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning (qui portait le prénom masculin de Bradley, au moment des faits qui lui sont reprochés). Ils sont ce que l’on appelle des lanceurs d’alerte, autrement dit des bienfaiteurs de l’Humanité. Pourtant celle-ci ne se soucie aucunement de leur sort, et laisse un système fondé sur une autorité arbitraire les écraser et les condamner à vivre en reclus, exilés.
Faudra-t-il aussi attendre soixante et un ans pour que leurs mérites soient reconnus ?

Un film à voir, parce qu’il donne à réfléchir !
Le film est sorti au Québec sous le titre Le jeu de l’imitation.

Alain Stœffler, qui croit toujours aux contes de Fées.

« Le Banquet d’Auteuil », de Jean-Marie BESSET, où l’on retrouve les gaillards libertins du roman de Claude PUZIN « Vies, Errance et Vaillances… « 

Nous sommes en 1670, Molière a 48 ans. Comédien, auteur, metteur en scène, directeur de troupe, il est installé à Paris depuis 1658 et connaît le succès à la Cour et à la ville. Mais la faveur royale ne le protège pas des rumeurs hostiles, surtout après le scandale du Tartuffe quelques années auparavant. N’a-t-il pas été accusé d’inceste en épousant Armande Béjart, en 1662, puisque Madeleine qui a été sa maîtresse, passe pour la mère d’Armande et que lui-même serait son père, aux dires de certains ? Armande, née en 1642 probablement, n’a que 28 ans au moment de la pièce. Jeune, coquette, volage elle excède Molière dont en outre la santé se dégrade. Les deux époux se disputent souvent et Molière préfère se retirer dans une maison à Auteuil.

Jean-Marie Besset choisit de nous montrer un Molière qui, recherchant alors le calme, voudrait aussi se consoler dans les bras de Michel Baron, jeune comédien de 17 ans, qui revenu de sa longue fugue, lui est revenu, espère-t-il. Molière est tout heureux de l’héberger, comme il héberge un ami de longue date, Chapelle – Louis-Emmanuel Luillier de son vrai nom – âgé de 44 ans au moment de la pièce, un ami de longue date, fêtard, libertin. Jean-Marie Besset n’évoque que de loin dans sa pièce le trio que Chapelle forma avec Savinien Cyrano de Bergerac et Charles Coypeau d’Assoucy, trio infernal connu pour ses mœurs et ses débauches. C’est là le sujet du roman de Claude Puzin, Vies, Errances et Vaillances d’un Gaillard Libertin. Ces deux personnages, Cyrano et Dassoucy, sont présents dans le groupe que Chapelle a invité à un banquet chez Molière. Cyrano est mort, depuis 1655, à 36 ans, mais voici qu’il revient de l’au-delà, d’entre les morts, et son fantôme facétieux se joint à la joyeuse troupe. Les conversations, les discussions, abordent des sujets divers, frôlent parfois les vives querelles de jalousie artistique et littéraire, provoquées par la vanité de l’un, l’amour-propre de l’autre, l’ambition d’un troisième tandis que le libertinage de tous ces invités ne peut s’empêcher de moquer la passion jalouse de Molière pour le jeune Baron. Dassoucy (qui a 65 ans au moment de la pièce) est accompagné de son ancien page Pierrotin qu’autrefois en Italie le duc de Mantoue lui enleva pour faire de lui un castrat : effectivement nous entendons Pierrotin chanter sur scène, non sans talent. Allusion est faite aux désagréments tels que les rapporte Claude Puzin, et que connut le trio Chapelle-Dassoucy-Cyrano, pour cause de débauche, de blasphème et de sodomie. Dassoucy fit même de la prison à Montpellier : «... en quelques jours, de poète et musicien, je devins non seulement faquin, pitre de quintaine, mais encore sorcier, magicien, satyre, garou, incube...» ( Claude Puzin, p. 44) et plus tard à Rome, pour les mêmes raisons. Tous les personnages, à l’exception de Molière, sont dans la pièce de fervents pratiquants de l’amour des garçons. Molière, lui, par amitié se tait, tout à son inquiétude amoureuse pour Baron.

Conversations animées, en particulier sur les mérites physiques des plus jeunes convives, amants des uns ou anciens amants, ou en passe de le devenir pour d’autres jusqu’au moment où apparaît dans un rayon de lune le fantôme de Cyrano de Bergerac. C’est à son initiative que nos convives décident d’organiser une « disputation » pour décider qui, du danseur (le « Turc » qui accompagne Lully, 20 ans), du bretteur (le chevalier de Nantouillet, 29 ans) et du comédien (Baron, 17 ans) a le plus de charmes… fessus. Molière préfère se retirer pour aller se coucher, mais ne peut empêcher que son protégé, réclamé à grand cris par ses amis, participe à ce Jugement de Pâris masculin. L’enjeu oblige les trois concurrents désignés à se dévêtir pour ne montrer d’abord que leurs fesses. Puis ce sera le nu intégral. Régal pour les yeux de nos convives mais, avouons-le, aussi pour les nôtres. C’est Baron, le comédien, qui l’emporte après avoir récité la mort d’Oreste et de Pylade, d’après un passage de Cyrano lui-même, pendant que les deux autres, sur la suggestion de Dassoucy, ont mimé « ces deux valeureux guerriers ». Cyrano dans son rayon de lune de lui dire : « Monsieur, merci. Vous nous avez charmé au point que votre art a somptueusement paré votre nudité. J’abandonne mon favori pour donner mon suffrage à votre partie charnue. »

Le libertinage, l’inquiétude amoureuse de Molière, la liberté des conversations, l’ébauche et même la naissance sur scène à partir d’une pièce de Cyrano, Le Pédant joué, de la comédie qui, sous le titre Les Fourberies de Scapin, verra le jour en 1671, la langue dans le style de l’époque mais sans affectation aucune ni pastiche, le spectacle de la nudité, avec une grande aisance, de trois des acteurs, le jeu des uns et des autres, jeunes et moins jeunes, la qualité littéraire des dialogues… tout cela contribue à faire du Banquet d’Auteuil une pièce qu’il faut voir.

« L’homosexualité est au cœur du sujet », déclarait dans une interview lors de la création de la pièce à Montpellier en 2014, Jean-Marie Besset, auteur de plus de vingt pièces déjà. Pièce sur l’amitié, sur l’amour, sur la création dramatique, sur la liberté des mœurs de chacun (liberté des mœurs comme on dit « liberté d’expression », n’est-ce pas ?), sur la vie, sur la mort tout aussi bien (Cyrano est mort assassiné, Molière allait mourir trois ans plus tard)… Molière gay ? Et pourquoi pas, malgré les grimaces des grincheux et des critiques effarouchés. « Il ne suffit plus aujourd’hui de mettre trois hommes « la quéquette à l’air » sur une scène pour faire d’un spectacle une pièce d’avant-garde. » écrit Jacques Paugam. Sans doute, mais primo Besset n’a pas cherché à écrire une pièce d’avant-garde, secundo « trois jolies quéquettes » et les corps qui vont avec, sont agréables à regarder, et puis aujourd’hui, en période de régression des mœurs malgré les apparences, il faut peut-être savoir aussi oser et provoquer, voire choquer les cagots et les bigots, tout comme dans les années 70.

N’oublions pas notre propos ! Cette pièce vient à point nommé relayer sans l’écarter le moins du monde, le roman de Claude Puzin, Vies Errances et Vaillances d’un Gaillard Libertin. Une pièce à voir, oui, un livre à lire. Le texte est aussi disponible aux Éditions H&O Théâtre (2015, 12 €).

Le Banquet d’Auteuil se joue jusqu’à 25 avril au Théâtre 14-Jean-Marie Serreau, dans la distribution suivante : Antoine Baillet-Devallez (Pierrotin), Félix Beaupérin (Baron), Grégory Cartelier (le chevalier de Natouillet), Romain Girelli (le marquis de Jonsac), Hervé Lassïnce (Chapelle), Alain Marcel (Cyrano de Bergerac), Jean-Baptiste Marcenac (Molière), Quentin Moriot (Osamne-« Alessandro »), Frédéric Quiring (Lully), Dominique Ratonnat (Dassoucy). Musique originale de Jean-Pierre Stora.

Avec le soutien de Yagg.com et France-Culture.

LA VIE D’ADELE : chapitres 1 et 2 (il serait temps !)

La Vie d’Adèle : Chapitres 1 et 2.

Titre abrégé La Vie d’Adèle, une production belgo-hispano-française écrite, produite et réalisée par Abdellatif Kechiche, 187 minutes. Sortie en DVD le 26 févier 2014.

Sorti en salle le 9 octobre 2013 en France, en Belgique et au Québec, le film a reçu les plus hautes récompenses cinématographiques dont la plus remarquable est la Palme d’or à Cannes, décernée à l’unanimité. Relevons aussi le « Prix du meilleur espoir » et celui du « »Meilleur film en langue étrangère », dans le cadre du « Critics’ Choice Movie Award », récompense décernée aux meilleurs films étrangers par le jury de la Broadcast Film Critics Association depuis 1996. Si le film est revenu bredouille des Oscars 2013, il a en revanche, le 17 décembre 2013, obtenu le Prix Louis Delluc (décerné depuis 1937), considéré comme le « Goncourt du cinéma ».

Inspiré de la bande dessinée (on dit aujourd’hui « roman graphique ») Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, ce long métrage est vite devenu célèbre par son sujet audacieux, par sa qualité artistique, le choix et le jeu des acteurs principaux, de ses deux comédiennes principales d’abord, mais aussi par la polémique très vite suscitée par les déclarations de celles-ci, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, la plus virulente. Le réalisateur s’est même dit « humilié et déshonoré » par les propos de cette dernière. Pourtant les conditions du tournage que Léa Seydoux a prétendu « horribles » les scènes de sexe très explicites (bien que simulées) et jusqu’aux accusations de harcèlement auquel les deux actrices auraient été soumises, n’ont pas éclipsé le mérite et le succès du film. Le verdict du public, lui, a été plus que favorable. « Beau », « émouvant », « magnifique », parfois « un peu trop long », cela rassure ainsi que les 270.000 entrées en cinq jours. La critique, ne se laissant pas abuser par la polémique, n’a pas tari d’éloges non plus, « ode à la vie, à la jeunesse » pour Metronews, un chef d’œuvre selon Télérama, « époustouflant » selon Les Inrocks , « une sublime histoire d’amour » pour Le Point, « un très grand film » selon Libération… On ne saurait tout citer, et c’est du côté de ces éloges que nous nous rangeons, parce que La vie d’Adèle est effectivement un très grand et très beau film. Il est long, il dure trois heures, et à aucun moment on ne s’ennuie. Ajoutons cependant, pour être honnête, que la critique n’a pas été unanime. Éric Neuhoff, par exemple, sur Le Figaro en ligne, descend le film avec une complaisance toute… de droite. De sa critique ne citons que ces lignes : « Kechiche filme avec un Pialat sur la langue. Ce naturalisme pataud, ces images saturées de quotidien, ce réalisme exponentiel n’exigeaient peut-être pas une triple palme d’or à Cannes. » Mais respectons la liberté d’expression et parlons du film.

De quoi s’agit-il ? De la vie d’une adolescente (Adèle Exarchopoulos dont c’est le premier rôle au cinéma), élève de Première, qui rêve du grand amour, convaincue à son âge que ce grand amour ne peut être qu’un garçon. Elle pense l’avoir trouvé en rencontrant Thomas, mais c’est Emma (Léa Seydoux qu’on connaît surtout depuis La Belle personne de Christophe Honoré), une jeune femme aux cheveux bleus, jeune femme libérée, une artiste, qui lui fait prendre conscience que c’est pour les filles qu’elle a une attirance. C’est Emma qui incarne les désirs et les rêves les plus intimes d’Adèle. Apprendre à s’affirmer en tant que femme qui aime les femmes et devenir adulte, voilà ce que nous raconte et nous montre le film de Kéchiche, sans fausse pudeur, sans chercher aucunement à choquer, mais dans la seule intention de dépeindre la vérité du sentiment et du désir. C’est bien une éducation sentimentale, à la fois réaliste et romantique, une histoire d’amour fou, à laquelle assiste le spectateur, l’histoire des commencements de l’amour, toujours si beaux, mais aussi celle des doutes, de la jalousie, de la rupture, de tout ce qui bouleverse une vie quand on aime et surtout quand on aime hors des sentiers battus, hors des normes et des préjugés.

C’est là où tout gay, je veux dire tout homo, pour restreindre l’emploi de ce mot au sexe mâle, se retrouve aussi dans ce film. Quel adolescent en effet ne se croit pas, ne se sent pas, surtout, a-normal, différent, mal dans sa peau, quand, au lieu d’aimer une fille de son âge, de rechercher l’attention et les faveurs d’une camarade, il a éprouvé de l’attirance pour un camarade de sa classe ? quand, au lieu d’admirer telle ou telle actrice à la grande beauté, il rêve secrètement de James Dean ou de Brad Pitt ou bien, s’il est sportif, de Jean Galfione, Christophe Lemaître ou du footballeur Yoann Gourcuff ? Le film touche le public justement par sa justesse de ton et d’analyse. À aucun moment, alors que la salle était comble, je n’ai pour ma part, dans un grand cinéma parisien, entendu la moindre protestation, la moindre moquerie, la moindre réprobation dans les termes injurieux que l’on ne connaît que trop, hélas. C’est dire ! et si nombre de lesbiennes ont réprouvé ou méprisé ce film, sous le prétexte, entre autres, qu’ « il n’y avait aucune lesbienne sur le plateau », on ne peut que le regretter. L’intolérance est malheureusement de tous les bords. Scènes de sexe ridicules, dit une lesbienne américaine, non réalistes dit une autre, et une troisième de déclarer qu’elle se s’est jamais endormie sur les fesses de sa partenaire ! « Deux femmes qui s’emboîtent, voilà une image classique de la pornographie lesbienne réalisée par les hommes», a renchéri l’auteure d’un blog culturel lesbien. Eh oui, c’est là où le bât blesse : le film en effet a été réalisé par un homme. Alors, aurait-il fallu reprocher au film Le Secret de Brokeback Mountain, dont a fait un parallèle de La vie d’Adèle, d’avoir été réalisé par Ang Lee qui, autant qu’on le sache, n’est pas gay ? Quant au reproche fait au film qu’il n’est pas « vrai » dans ses scènes de sexe, simulées, rappelons-le, laissons répondre Catherine Breillat, quand à la même objection elle répliquait : «… ça n’a aucune importance que ce soit vrai ou faux, l’important c’est que ce soit du vrai cinéma. »

Du vrai cinéma, c’est assurément la qualité du film de Kéchiche. Sous-tend le thème de la lutte des classes ‒ Adèle et Emma n’ont pas la même origine sociale, chez l’une on se régale de spaghetti bolognaise, chez l’autre d’huîtres, chez l’une on ne présente pas sa rencontre à ses parents comme son amoureuse, chez l’autre on le fait sans gêne aucune dans une famille à l’esprit ouvert et gay friendly, l’une, Emma qui est artiste peintre reproche à Adèle qui sait écrire de ne pas exploiter ce talent en artiste, la première est une artiste intellectuelle, la seconde veut devenir institutrice. Mais les images, et d’abord les gros plans, frappent davantage le regard. En rapport avec le titre de la bande dessinée bien évidemment, il y a le bleu une première fois évoqué, j’allais dire suggéré, lors des baisers, après l’expérience amoureuse ratée avec Thomas, entre Adèle et une copine dont les ongles sont bleus. Mais surtout ce bleu dont Emma se colore les cheveux, et qui colore les scènes d’amour, avec l’éclairage à la bougie, couleur chaude du plaisir et de la volupté, des soupirs et des râles. Les baisers passionnément échangés sont filmés en gros plan non pour exciter le spectateur hétéro ou la spectatrice lesbienne, mais pour rendre au plus près la peau, les lèvres et en même temps l’émotion, exprimer à la fois la sensualité et le cœur. Notons au passage que la sensualité n’est pas seulement charnelle, c’est aussi celle de la nourriture, de la gourmandise même. La vie et l’amour à pleine bouche !
Adèle est jeune, elle a quinze ans, c’est en étudiant Marivaux (La Vie de Marianne) en classe qu’elle découvre ce qu’est le coup de foudre que le hasard d’une rencontre lui fait ressentir peu après dans la vie réelle. Car la littérature est bel et bien présente dans le film. Marivaux et la sensibilité du côté d’Adèle, Sartre, l’existentialisme et la cérébralité chez Emma, artiste pourtant.

Et finalement c’est peut-être parce que s’opposent la passion amoureuse et la différence de classe entre les deux héroïnes, parce que le cœur domine chez l’une et l’esprit chez l’autre, que s’insinue lentement dans cette belle histoire d’amour, née d’un coup de foudre, le lent poison de la rupture. Emma finit par exposer dans une galerie, Adèle qui est invitée au vernissage, très mondain comme il se doit, est devenue institutrice. Leurs chemins se sont séparés. « A ceux qui n’ont ni rang ni richesse qui en imposent, il reste une âme, et c’est beaucoup. » De qui est-ce ? De Marivaux, dans La Vie de Marianne. Et c’est là la vie d’Adèle.

EXPOSITION DE PHOTOS AU BONHEUR DU JOUR

1963 : de grands élèves de l’école de Salem, proche du lac de Constance, en Allemagne, pris sur le vif par Will McBride et dans leur intimité partagée, dans la salle d’eau. Cette école située dans un château existe toujours.

Ces photos toutes inédites, sauf une qui est très connue, n’ont jamais été montrées ni publiées. Exposées dans la galerie, elles seront pour la première fois proposées à la vente.

Photographe connu pour ses reportages, Will McBride, né à Saint-Louis (Missouri) en 1931, est décédé tout récemment, le 29 janvier 2015. Après ses études d’art à l’Université de Vermont, où il a suivi les cours de Norman Rockwell, puis à la National Academy of Design de New-York, Will McBride a complété sa formation artistique à Syracuse University of New York. Il a vécu à Chicago jusqu’à son départ pour l’Allemagne en 1953. C’est en tant qu’officier qu’il photographie les militaires de la caserne de Würzburg avant de s’installer à Berlin.

Devenu photographe indépendant à partir de 1959, ses photos ont connu de nombreuses publications dans Life, Stern, Quick, Twen, Geo, Look et Paris Match.

La série d’œuvres que présente la galerie Au Bonheur du Jour est intitulée : « Salem Suite », série de photographies de scènes intimistes.

Un livre en a été édité par Koll and Friends. On peut le trouver à la galerie.

Galerie Au Bonheur du Jour, Nicole Canet 11 rue Chabanais 75002 Paris.
Tel. : 01 42 96 58 64. Du mardi au samedi 14H30 –19H30.

http://www.aubonheurdujour.net/McBride.htm

NOUS SOMMES CHARLIE

Nous sommes Charlie !

Xavier Bezard est l’auteur du dessin ci-dessous, à droite. Auteur du roman Gustave paru le 16 mars 2015 chez ErosOnyx éditions, il est photographié ici devant la mairie de Cosne-sur-Loire le jeudi 8 janvier 2015.

ALATA (Out in the dark)

Alata (Out in the dark)

Sortie en salles : le 22 mai 2013.

Le titre en hébreu, et proposé en anglais entre parenthèses, signifie « Obscurité ». Le bref commentaire du réalisateur en donne l’esprit du film : « Même dans les heures les plus sombres, tant qu’il y a de l’amour, il y a de l’espoir ». Il s’agit en effet d’une histoire d’amour sur un fond ténébreux de violence et d’oppression, le conflit israélo-palestinien. Nimer, étudiant palestinien de Ramallah, qui vient en clandestin à Tel-Aviv depuis dix ans, rêve de partir pour l’étranger afin d’y connaître des jours meilleurs. Dans un bar gay, un soir, il rencontre Roy, jeune avocat israélien. Ils tombent vite amoureux l’un de l’autre. Nimer est alors confronté à un cruel dilemme : rester en Israël avec celui qu’il aime ou poursuivre son rêve d’aller vivre ailleurs ?

Mais la cruauté n’est pas celle-là seulement, c’est aussi et autant celle de la réalité sociale et politique : la communauté palestinienne à laquelle il appartient rejette son identité, rejet qui par homophobie peut aller jusqu’au meurtre, tandis la société israélienne ne reconnaît pas sa nationalité. Services secrets, chantage, complot terroriste, rejet familial, enfermement, crime de sang constituent la trame de ce drame qui emprunte au thriller le suspense de sa fin. Fin ouverte : Nimer a une chance de fuir les siens qui le rejettent et la terre qui refuse de l’accueillir. Réussira-t-il et Roy pourra-t-il le retrouver ?

Le titre se justifie d’abord par la situation dramatique de Nimer, qui pour survivre doit faire face à une double menace. « No exit » (titre anglais de Huis-clos de Sartre) pourrait en anglais être un autre titre. Mais la lumière du film, à partir de sources naturelles, le justifie tout autant et les gros plans de visages rendent plus émouvante encore pour le spectateur l’histoire d’amour, peut-être sans avenir, de ce jeune couple à la Roméo et Juliette. Se cacher, échapper à la police pour pouvoir s’aimer fait du coup de ce film un film politique. Où est la Terre promise quand s’aiment un Israélien et un Palestinien ?

PLAISIRS ET DÉBAUCHES AU MASCULIN 1780-1940

PLAISIRS ET DÉBAUCHES AU MASCULIN 1780-1940
Parution le 31 octobre 2014

Signature du livre le mardi 4 novembre de 17 à 22 H

Photographies, documents, dessins inédits.
336 pages – 275 illustrations couleurs. Édition limitée à 950 ex., Relié
Textes d’Etienne Cance et de Nicole Canet Éditions Galerie Au Bonheur du Jour
ISBN 978-2-9532351-8-0

Tournons avec bonheur les pages de ce livre, et découvrons un large éventail de plaisirs et de débauches. Voyons, au fil du temps et sous divers climats, comment les jeux de l’amour et les fantasmes érotiques sont représentés par les artistes. Long rêve éveillé qui, tel un voyage d’amour, nous fait partir de l’Europe pour nous conduire jusqu’en Perse et en Chine.
Luxure et créatures gracieuses, corsetées et parfumées dans les aquarelles inédites d’Arthur Chaplin réalisées en 1888 ; les orgies dionysiaques dessinées avec fougue par Hildebrand ; excès et fantasmes d’écrivains, poètes et dandys, à la réputation sulfureuse qui ont pour noms : Jacques d’Adelswärd-Fersen, Jean Lorrain et Oscar Wilde ; ouvrages d’Andréa de Nerciat dont les gravures illustrent les sujets les plus licencieux, chers aux libertins du 18ème siècle.

Photos clandestines représentant l’homosexualité la plus débridée…, tels sont, d’ailleurs, les thèmes abordés dans cet ouvrage dédié aux plaisirs.

Galerie Au Bonheur du Jour, Nicole Canet
11 rue Chabanais
75002 Paris
Tél. : 01 42 96 58 64

Email : canet.nicole@orange.fr
Du mardi au samedi de 14h30 à 19h30
Site : http://www.aubonheurdujour.net
Page de présentation du livre : http://www.aubonheurdujour.net/Plaisirs_et_debauches.html

QUEER CLUB DES CINQ ?

QUEER CLUB DES CINQ ?

Lundi 3 mars 2014, dans Libération, m’attire un titre : « Faut-il brûler le Club des Cinq ? ». L’article est de Philippe Reigné, signataire de la pétition “ les Études de genre, la Recherche et l’Éducation : la bonne rencontre”, pétition ouverte le 5 février 2014 sur le site Petitionpublique.fr. Il revisite malicieusement la série d’Enid Blyton, publiée Outre-Manche de 1942 à 1963 et traduite en France pour la Bibliothèque Rose chez Hachette, de 1955 à 1967, avec un succès qui ne s’est jamais démenti depuis, comme le montrent couvertures et illustrations qui varient au gré des modes de chaque génération.

L’article me fait l’effet radieux de réminiscences, comme le retour encore vague de la saveur des miettes de madeleine imbibées de thé ou de tilleul tiède et savourées par le narrateur dans À la recherche du temps perdu, au chevet de Tante Léonie, le dimanche matin avant la messe… Je revois le cosy-corner autour du divan rouge où je dormais, meuble de fille qu’on avait bien voulu installer dans ma chambre, tout éclairé de rose et de vert : le vert, c’étaient les Alice de Caroline Quine, cette jeune fille libre comme le vent dans la voiture bleue décapotée qui la menait sur les routes de Californie, Sherlock Holmes blond et téméraire, damant le pion à tous les affreux et tous les méchants, avec la bénédiction de son élégant père veuf, le seul prince charmant d’Alice qui ne vit que pour ses enquêtes…

Et puis, le rose, c’était le Club des Cinq… L’article de Philippe Reigné me donne envie d’exhumer d’une armoire du grenier un titre dont me restent de vagues souvenirs de plaisir solitaire, dans la grange qui sentait bon les vaches et le foin… Mes parents fermiers me laissaient lire tout mon saoul et j’ai gardé ou racheté quelques-uns des titres rangés dans le cosy. Celui-là me rend, cinquante ans après, une bonne bouffée de vacances de Pâques, fouettées de pluie et fleuries de coucous, un souterrain sous la mer entre une falaise et une île hantée par les ruines de vielles tours, un chien aussi futé que les quatre adolescents de la bande, deux filles et deux garçons, des queues blanches de lapins qui détalent à chaque page !

Je relis donc non pas Le Club des Cinq et le trésor de l’île dont parle Philippe Reigné, mais Le Club des Cinq joue et gagne (première parution en français chez Hachette, 1956) Et le plaisir est double.

Celui de retrouver la chamade de l’enquête. Le chien Dagobert s’y conduit en héros pour sauver des mains de sales bandits rapaces, en quête de brevets d’invention, un carnet où se trouve, consignée en dessins et en mots, une découverte essentielle pour le progrès de l’humanité. De jeunes adolescents bravent un revolver dans des souterrains d’effroi, pour sauver leur île, leur père ou oncle – savant inapte à la réalité, impérieux, fou et lumineux à la fois, avec la tête dans les nuages de ses recherches – sans oublier Dagobert, aussi intelligent qu’instinctif, aussi gourmand que tendre. Oui, un des charmes de la série du Club des Cinq, c’est de faire d’un bon bâtard de chien un personnage à part entière dans une intrigue bien menée où l’on est dans un réel qui fait rêver et réfléchir, avec des personnages pas si conformistes psychologiquement que l’étiquette “bibliothèque rose” pourrait le laisser penser.

Car le relire, après l’article de Philippe Reigné, fait descendre dans des strates plus nuancées que celles d’un bon roman palpitant de fin d’enfance. Plaisir sans doute inconscient entre huit et douze ans et qui se libère maintenant, servi d’ailleurs par les premières illustrations de Simone Baudoin – dans l’édition que j’ai sous les yeux – qui se plaît à souligner l’androgynie bouclée de Claude. Oui, on avait remarqué que Claudine / Claude avait tout du garçon manqué, qu’Annie était plus réservée et douce, que François était plus maître de lui que Mick, son frère plus impulsif, mais l’on pouvait penser qu’il ne s’agissait que d’esquisses différentes pour la clarté du récit et la variété de dialogues abondants.
Or, le texte fait effectivement la part belle à la cloison japonaise mobile entre masculin et féminin, pour deux personnages du titre Le Club des Cinq joue et gagne, en pleine confusion revendiquée de genre et d’ailleurs acceptée par les personnages positifs du roman. Il s’agit de Claude, bien sûr, et d’un autre personnage, Martin, qui ne fait pas partie du Club mais se révèle important au fil de l’histoire, entraîné dans la spirale de courage de ses camarades.
Commençons par l’intrépide maîtresse du chien Dag, inséparable de lui, ainsi décrite dès le tout début du roman :

En dépit de ses cheveux bouclés coupés court, Claude n’était pas un garçon mais bien la cousine d’Annie, officiellement appelée « Claudine » et plus connue cependant sous le nom de Claude, par la force des choses, car elle refusait de répondre à quiconque l’appelait autrement.

Le portrait se précise un peu plus loin :

Claude était difficile à vivre. Elle se montait aisément contre son père… à qui elle ressemblait étonnamment tant par ses sautes d’humeur que pour son caractère ombrageux. Si seulement Claude avait eu la douceur et la gentillesse de ses cousins […] François lui administra une claque amicale sur l’épaule. « Bonne vieille Claude ! Non seulement elle a appris à céder mais encore avec le sourire. Quand tu te conduis de cette façon, Claude, tu ressembles tout à fait à un garçon. »

Claude se rengorgea, ravie du compliment de François. Elle n’aurait voulu pour rien au monde être mesquine, rancunière et méchante comme tant de filles de sa connaissance, sans compter qu’elle avait toujours regretté de ne pas être un garçon. Mais Annie ne réagit pas de la même façon.

« Il n’y a pas que les garçons qui savent céder de bonne grâce. Des quantités de filles en font autant. En tout cas, j’ai bien l’impression que c’est ce que je fais, moi, s’écria-t-elle avec indignation. »

Pas simple, chez Enid Blyton, la couture qui sépare fille et garçon ! Claude est la seule des quatre du Club à savoir se rendre sur son île (oui, tous les membres de la famille reconnaissent qu’il s’agit de son domaine) de Kernach en évitant les nombreux écueils qui rendent son approche périlleuse. Rien d’étonnant alors qu’elle ait conquis la complicité de tous les marins et pêcheurs du rivage ! À son cousin Michel, dit Mick, qui la qualifie de « garçon rudement efféminé », elle réplique vertement !

« Claude prit feu aussitôt : « Moi, j’ai l’air d’une fille ? Allons donc, j’ai plus de taches de rousseur que toi, et d’une. Et j’ai une voix plus grave que la tienne. Et de deux.
– Tu es idiote, répliqua Mick d’un ton dégoûté. Comme si seuls les garçons avaient des taches de rousseur ! Toutes les filles en ont aussi. Je suis persuadé que ce Martin savait parfaitement ne pas avoir affaire à un garçon. Il voulait te flatter. Il avait dû entendre parler de ton goût pour jouer à ce que tu n’es pas !»

La psychologie se corse : Mick jalouserait-il l’audace de Claude de « jouer » à ce qu’elle n’est pas ? Et jalouserait-il l’intuition qui a rendu Martin sensible au jeu de Claude et donc désireux de reconnaître le droit de Claude à ce jeu ? Ce Martin subtil est le fils présumé d’un vieil homme aux sourcils broussailleux, venu étrangement s’installer sur la falaise, près de la maison du garde-côte, sans motif apparent… Étrange Martin aussi, solitaire, mélancolique, qui va lentement séduire les Cinq, par sa singularité justement :

« Il passa la main derrière la seconde rangée de livres et extirpa un assez grand carton à dessin qu’il posa sur la table. Il en tira plusieurs feuilles de papier.
« Oh ! c’est merveilleux ! » s’écria Annie. Elle était un peu étonnée, car elle ne se serait pas attendue à ce qu’un garçon dessinât des fleurs, des arbres, des oiseaux et des papillons. Et surtout avec une telle perfection dans le détail et les couleurs.»
[…]
« Votre père estime que vous n’avez pas assez de talent pour que ce soit la peine de continuer à vous perfectionner ? demanda (François).
– Il déteste mes dessins, répondit Martin avec amertume. Je m’étais enfui du collège pour m’inscrire aux Beaux-Arts, mais il m’a rattrapé et m’a interdit de peindre. Il trouve que c’est une occupation trop veule pour un homme. Alors je le fais en cachette.»
Les enfants regardaient Martin avec sympathie. Ne plus avoir sa mère et, de surcroît, avoir un père qui déteste ce qu’on aime le plus paraissait atroce. Rien d’étonnant que Martin eût toujours l’air triste, malheureux et renfermé !

Heureusement, pour Martin, il y a la proximité du garde-côte qui aime fabriquer des maquettes et personnages en miniature, et les lui fait peindre en l’invitant dans sa maison, près du télescope qui ouvre tous les horizons.

La mer, dans ce roman d’Enid Blyton, fait se révéler les personnages les plus secrets : Claude est fière (fier ?) que l’île de Kernach lui ait valu sa réputation de hardi marin et que Dag le chien fasse d’elle une amazone des enquêtes… dont le Club des Cinq ne sort victorieux que grâce au vaillant limier ! Quant à Martin, on apprendra que l’homme qui le tyrannise n’est en fait qu’un tuteur qui veut faire de lui son sbire en art de briganderie. Le père de Claude, deus ex machina, aussi sensible que savant, offrira un bel avenir à Martin :

« Les enfants échafaudèrent des plans d’avenir pour Martin : « Vous habiterez avec le garde-côte. Il vous aime beaucoup…, il ne cessait de répéter que vous n’étiez pas méchant ! Et l’oncle Henri verra s’il peut vous inscrire aux Beaux-Arts. Il dit que vous méritez une récompense pour avoir aidé à sauvegarder sa précieuse invention ! »
Martin débordait de joie. On aurait dit qu’un poids lui avait été enlevé des épaules. « Je n’avais pas pu travailler comme il le fallait jusqu’à présent, mais attendez et vous verrez ! J’arriverai à quelque chose, j’en suis sûr. »

Happy end de roman pour l’enfance, oui, mais pas seulement. Garçon manqué devenu héros et vilain petit canard devenu cygne ! On pense, mutatis mutandis, aux films Tomboy (2011) de Céline Sciamma et Billy Elliot (2000) de Stephen Daldry. Merci à Philippe Reignié de m’avoir fait relire Le Club des Cinq joue et gagne ! Rose, la Bibliothèque Rose ? Pas si rose que ça, comme Les malheurs de Sophie, un de ses fleurons, le montre depuis plus d’un siècle à tant de lecteurs en tout genre. Si l’on rajoute qu’Enid Blyton a mis beaucoup d’elle en Claude et que la Comtesse de Ségur se sentait très proche de son petit démon de Sophie, la lecture mérite et méritera longtemps sa gloire de vice impuni.

Pierre Lacroix, printemps 2014

Brigitte Fontaine, dans son dernier album, « J’ai l’honneur d’être » nous offre une coupe de poison à sa façon.

Brigitte Fontaine, dans son dernier album, « J’ai l’honneur d’être » (septembre 2013) nous offre une chanson pas simple, une belle coupe de poison à sa façon.

LES HOMMES PRÉFÈRENT LES HOMMES

C’EST TANT PIS POUR NOS POMMES

(…)

LES HOMMES PRÉFÈRENT LES HOMMES

C’EST TANT PIS POUR LEURS POMMES

On le sait, elle le chante et le vit depuis toujours :

J’aime les avis

Les moins partagés

J’aime les orties

Les ronces les fées

Brigitte Fontaine n’a jamais fait dans le cucul convivial, dans la bien-pensance. Elle est fille de Lilith et de Maldoror. Elle chante ce qu’elle a dans le sang, et c’est toujours si fort, de musique et de mots, que c’est à méditer. Dans la lignée du livre « La maladie de la mort » de Marguerite Duras et du film « Anatomie de l’enfer » de Catherine Breillat, elle verse, dans son album J’ai l’honneur d’être, aux hommes qui préfèrent les hommes, une étrange gorgée de diamants noirs pilés, une déclaration d’Amazone. Les hommes préfèrent les hommes, c’est une chanson étrange, au vitriol, libre, femme, saignante de phantasmes qui sont une caricature inspirée de la noire galaxie de la baise entre mâles ! Hommage ironique à ces super-mecs, sans une once de féminité, cruels, repus de guerre, de sang et de cul ?

Agacée aussi par la « rhinocérite » à la Ionesco du mariage pour tous, Brigitte ? Peut-être… et c’est son droit, elle qui aime l’émotion à vif de l’homosexualité. On entend beaucoup de non-dit, dans la fureur stylée de cette chanson troublante, comme un grief des femmes aux hommes qui se passeraient désormais d’elles. C’est comme si elle nous disait : « Allez ! les homos, vous rangez pas trop dans votre ghetto ! N’oubliez pas La non demande en mariage de Brassens ! Vous coupez jamais du cœur, des tourments, des déchirures et des sanglots d’Éros ! Elle n’a pas oublié les combats des années 70, Brigitte Fontaine, où les homos scintillaient de leur marge à vif, entre les cuirs et dentelles du film Pink Narcissus de James Bidgood et les récits de chasse amoureuse de Tricks de Renaud Camus… Mais qu’est-ce que vous allez foutre de l’hypocrisie du mariage ? Comme si la chanteuse-Pythonisse craignait, avec son humour toujours, que le mariage pour tous n’accroisse la guerre des sexes, « l’ère du verseau… chez les barbeaux. »

Écoutons surtout ses vers de Pythonisse sibylline :

Les hommes préfèrent les hommes

Ils s’entrebaisent comme

Les bijoux de la reine

Dans le coffret d’ébène

Même chez les truands

On les voit dans le sang

Agitant leur sacrum

En hommage à Sodome

(…)

Éros en a assez

Des vamps et des poupées

Il lui faut un grand nombre

De dards et d’œillets sombres

De muscles et de poils drus

De violence et de cul

Puisqu’ils sont tous pédés

Songeons à nous armer

(…)

Moi, Brigitte, quand il a cette gueule, ton cri du cœur, ton cri de guerre, je me sens homo et pas maso en aimant ta chanson car je sais que ce n’est pas des homos Pierrots que tu parles mais d’un cauchemar de nuit des Longs Couteaux, d’une backroom chez Barbe-Bleue, qui deviendraient poème par tes mots !

Pierre Lacroix, automne 2013

L’Inconnu du Lac, film d’Alain Guiraudie

L’inconnu du Lac. Alain Guiraudie. Juin 2013.
« En termes de sexualité, j’ai toujours tourné autour du pot… Il était peut-être temps, pour moi, d’en venir aux choses sérieuses. » Alain Guiraudie

Présenté au festival de Cannes dans la catégorie Un certain regard, ce film a obtenu le prix de la mise en scène et la Queer Palm. Ce qui suit n’est pas une critique exhaustive, mais quelques réflexions inspirées par le film.

Alain Guiraudie a toujours affirmé son homosexualité et son goût pour les lieux de drague en plein air, au bord des rivières de son Sud-Ouest, ou, comme ici, des lacs méditerranéens. Personne, mieux que lui, ne pourrait réussir un film sur le sujet. Pourtant, si l’homosexualité n’est pas absente de sa filmographie (on pense à Ce vieux rêve qui bouge ou au Roi de l’évasion), elle n’est jamais centrale. Il déclare lui-même : « En terme de sexualité, j’ai toujours tourné autour du pot… Il était peut-être temps, pour moi, d’en venir aux choses sérieuses. » C’est ce qu’il fait dans L’Inconnu du lac.

Dans l’histoire du cinéma, dès qu’un film aborde la question de l’amour entre hommes, la critique en souligne le côté universel et, souvent, la réalité homosexuelle s’en trouve atténuée. Beaucoup de réalisateurs font la même chose et « tournent autour du pot » comme Guiraudie dit l’avoir fait longtemps. Il y a des raisons évidentes à cette indécision : il ne faut pas décourager un très large public, en majorité hétérosexuel, qui risque de se détourner d’un « film de pédé », et un film ne gagne jamais à être classé au rayon gay d’une grande librairie. L’Inconnu du lac a réussi ce tour de force d’être à la fois un film grand public et un film homo, « très rare chef d’œuvre pédé du cinéma français », comme l’a écrit Olivier Séguret dans Libération. Et le fait d’être interdit aux moins de 16 ans ne l’a pas desservi, au contraire : il a donné aux plus jeunes l’envie de le voir, en trichant un peu !

Dans ce film, il n’y a que des hommes (seul un dragueur étourdi, qui n’a pas bien compris où il était, cherche des femmes !) qui sont là pour des rencontres éphémères et baiser selon les codes de la drague homo en plein air. Comme le dit Guiraudie : « Il y a un côté très joueur, très cour de récréation, la fidélité n’est pas de mise : on se la montre, on se la touche, on se la suce… » On ne peut pas dire mieux. Et il y a dans tout cela un côté « démocratique », libre, léger, gratuit. C’est dans cet univers paisible que vont surgir la passion et la mort.

Là où se passe le film, la nudité est de mise. On y est pour le soleil certes, pour un bronzage intégral. Mais aussi pour se montrer, séduire et se laisser séduire. Tous les hommes nus sur la plage de galets n’ont pas la beauté jeune et apollinienne des modèles que l’on trouve dans les magazines dits « spécialisés », mais ils ont émouvants, à commencer peut-être par le seul qui ne soit pas entièrement nu, Henri, qui n’est pas de la première jeunesse et vient au bord de l’eau apaiser ses peines conjugales. Ce regard est une constante chez Guiraudie, regard fraternel et généreux quel que soit l’âge. En outre, la nudité souligne la fragilité. Un homme nu, le sexe sans protection, est à la fois magnifique et menacé. La belle exposition du Musée d’Orsay en 2013, sur le nu masculin, a ouvert la voie à une réflexion esthétique et philosophique, et le film de Guiraudie qui est le seul à filmer frontalement et longuement, des hommes nus (films pornos mis à part), lui-même compris comme figurant, peut alimenter cette réflexion. Des hommes nus qui se draguent et ne pensent qu’à jouir sans contrainte avec des rencontres sans lendemains, des rapports éphémères sans obligation de fidélité : tout est pour le mieux dans cette Arcadie de province et la nature environnante – la végétation, le lac et le vent dans les grands arbres – est caressante et protectrice.

Comment la tragédie va-t-elle s’insinuer dans ce bel équilibre ? Tout se met en place comme au théâtre. On a pu lire que le film était un « huis-clos à ciel ouvert ». À part le ballet des voitures sur le parking, le monde extérieur n’y a aucune place. L’étude du scénario originel nous apprend que Guiraudie a renforcé l’unité de lieu, en supprimant les hétéros curieux venant « se rincer l’œil ». Un sentier traverse le bois et débouche sur la plage et, de l’autre côté, c’est le lac qui est peut-être le personnage central et le premier élément de la tragédie : il y a dans ses eaux un silure monstrueux… c’est là que Michel assassine son amant jaloux devenu encombrant. Cette masse d’eau est angoissante, lieu de passage entre la vie et la mort. Michel, excellent nageur, est le dieu de ce lac, le dieu de la mort, et Franck, le charmant, l’enfantin Franck, tombe amoureux de lui. Petit prince amoureux d’un bel ogre. Du sexe naît la passion. Franck ne veut plus seulement baiser, mais passer une nuit et peut-être sa vie avec Michel qu’il a pourtant vu, dans la pénombre du crépuscule, noyer son amant.

Curieusement, le danger ne fait qu’aiguiser son désir. On voit ici s’opposer deux faces de l’amour : Michel, dragueur cynique, se débarrasse de ses proies après usage, Franck, lui, rêve du grand amour. Un troisième homme, Henri, prend peu à peu conscience de la menace qui pèse sur le libertinage joyeux de l’endroit. Lui ne vient pas là pour draguer, mais pour oublier sa solitude. Il noue avec Franck une amitié partagée qu’il exprime par ces mots : « Quand je te vois arriver, là bas, j’ai le cœur qui se serre… comme quand je suis amoureux… et pourtant, j’ai pas du tout envie de coucher avec toi. » Pas de sexe entre eux, mais la tendresse de l’amitié masculine est ici superbement incarnée. C’est cette amitié qui conduit Henri à se jeter dans la gueule du loup pour protéger Franck.

Quand est repêché le corps de la victime de Michel, se met en place l’enquête policière menée par un inspecteur soupçonneux et… très vêtu. Tout progressivement vire à l’effroi, la lumière peu à peu cède la place à l’obscurité, avant la nuit totale. Le fondu au noir accentue le suspense et plonge le spectateur dans un abîme de perplexité. Henri est égorgé, l’inspecteur, poignardé. L’étau se resserre autour de Franck. L’Arcadie devient alors une descente aux Enfers. Franck est tombé amoureux d’un serial killer. Mais Guiraudie lui-même n’a-t-il pas déclaré, dans un entretien, que la fameuse phrase de Bataille : « L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort » l’avait sans doute travaillé « souterrainement » quand il préparait le tournage de son film ?

Date de sortie : 12 juin 2013
Durée : 1h 37 min
Réalisé par Alain Guiraudie
Avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou, Patrick d’Assunçao.

Les Éditions Épicentre ont consacré à L’inconnu du lac un coffret comprenant le film, de nombreux bonus dont un entretien d’Alain Guiraudie avec Joao Pedro Rodrigues, et le texte du scénario.

Claire LIPPUS