Actes du colloque des Ami(e)s de Lucie Delarue-Mardrus : « Genre, Arts, Société: 1900-1945 »

C’est avec un grand plaisir que je peux vous annoncer d’abord la publication du volume des Actes de notre colloque « Genre, Arts, Société: 1900-1945 » qui s’était tenu à Reid Hall les 22 et 23 janvier 2010.

Cet ouvrage paru aux éditions Inverses en janvier 2012 reprend 17 des 18 contributions offertes à cette occasion.
J’ai eu le plaisir de réunir et de présenter ces articles rédigés en français ou en anglais pour l’un d’entre eux, toujours de grande qualité et souvent illustrés. De nombreux arts sont représentés: littérature, sculpture, peinture, photographie et danse, de 1900 à 1945. La troisième partie de l’ouvrage est entièrement consacrée à Lucie Delarue-Mardrus.
L’ensemble est précédé d’un éclairant avant-propos de Mme Anne E. Berger, Professeur de littérature française et d’études de genre à l’Université Paris 8.
Merci encore à toutes les personnes qui ont permis la réalisation de ce colloque, notamment Anne-Marie van Bockstaele qui a accompli un travail remarquable et Pascal Dubuis qui a permis cette publication (voir le site des éditions inverses à cette adresse: http://www.inverses.fr/numerosparus.htm).

Patricia Izquierdo, présidente de l’Association des Ami(e)s de Lucie Delarue-Mardrus.

PAROLES de Dick Annegarn

Qu’on puisse regrouper les textes de toutes les chansons de Dick Annegarn en intitulant le recueil Paroles (Éditions Le Mot et le reste. 2011) n’a pas surpris ceux qui suivent depuis ses débuts ce grand gars lumineux et tendre, inclassable, doux et provocant, qui jongle avec les mots, les invente, les brise, les recompose, en affirmant la force du verbe et de la tradition orale dans toutes les civilisations. Pour ceux qui ne le connaissent pas, ou mal (seulement par quelques chansons comme Sacré géranium ou Bruxelles), c’est l’occasion de découvrir un homme secret, heureux et libre.

Cette édition de Paroles a deux particularités : d’abord, elle comporte une préface d’Olivier Bailly qui utilise de larges extraits d’interviews où Annegarn se confie très spontanément ; en outre, le recueil des textes de chansons est strictement alphabétique, mêlant les époques et les thèmes. Au lecteur de se débrouiller et les déclarations de l’auteur l’y aident beaucoup. Mais il n’est pas question de faire ici une étude détaillée de tous ces textes, ni une exégèse des rapports de Dick Annegarn avec son œuvre. Nous souhaiterions plutôt dégager ce que la version écrite de ses textes met en lumière. Comme il dit lui-même : « …les paroles peuvent être lues et lire mes textes c’est autre chose que de les entendre. C’est une œuvre à part. » Et il estime que ses « intentions vont mieux apparaître imprimées que chantées. »

« Je me radote musicalement. Comme les enfants ! On varie sur les mots, on les détourne. On sautille, on se promène dans une mélodie pour rigoler, pour passer le temps. C’est joyeux, comme exercice, je m’endors avec ça, je pisse avec ça, je prends mon bain avec ça, je fais la cuisine avec ça » déclare l’auteur. Un éternel enfant facétieux, qui ne s’ennuie jamais ! Mais dans le mot parole, il y a aussi la magie, la sorcellerie. Les inventions verbales sont aussi des mots de passe, un langage secret d’apprenti sorcier. Les vrais prénoms de Dick ne sont-ils pas Benedictus Albertus ? ce qui est digne d’un alchimiste médiéval. Et le lecteur se laisse prendre à ces incantations en gardant en mémoire la musique et l’inimitable voix rocailleuse. Un prophète panthéiste, sans religion révélée, un mystique libre et solitaire qui évoque Simon du désert : il a été fasciné par le Sahara et son « antre » est au fond de la campagne profonde du Sud-ouest, près de la terre et des arbres qui nous font oublier que nous sommes mortels.

Ce solitaire qui cultive sa solitude (« joyeuse, solaire, libératrice ») aime pourtant le monde avec passion : comme il le fait avec les mots, et avec les langues (Français, Anglais, Néerlandais) il prend la vie (sa vie) comme un terrain de jeu. Du Nord au Sud, de la mer du Nord à l’Asie du Sud-Est, de la ville à la campagne, il recherche tous les mélanges et en est fier, se définissant comme « un Hollandais qui loue une maison au Maroc pour y accueillir son amant Chinois. » Et, dans ses voyages, il aime les lieux incertains, la périphérie des villes, les fleuves (comme la Seine où il amarra sa péniche de nombreuses années) et, même dans le désert, il fait des rencontres. Cet amour du monde c’est aussi son attachement à ses racines, à son enfance, à sa mère, pudiquement évoquée : « Tu peux partir /Tu peux vivre libre ta vie d’amour. /Voilà les dires / Les doux désirs de ma mère d’amour. » Car Dick Annegarn est resté un enfant : « Le ciel des grands est beaucoup plus petit que le ciel des enfants. Enfant, ne deviens jamais grand ».

Le mot frère , présent dans beaucoup de ses textes, est certainement une clé pour comprendre ses choix de vie. Il y a des frères spirituels et artistiques : pour lui, la chanson Théo (lettre à Théo Van Gogh) est comme une lettre à un frère imaginaire, et, s’adressant à Jacques Brel, il dit « je te tutoie comme un ami ». Il y a aussi tous ses « frères humains » sur tous les continents. Mais il ne cache pas ses frères-amants car, pour lui, « l’amour entre hommes est désintéressé » et il constate que « beaucoup d’hommes à femmes sont aussi des hommes à hommes, donc c’est un peu leur vie souterraine ». Il dédie à ces « frères-amants » quelques uns de ses plus beaux textes (Même en hiver ou Le traversin sont de ceux-là). Il ne cache pas non plus qu’il a toujours été « charmé par les voyous », comme Pasolini, comme Genet. « Les mecs un peu cassés m’émeuvent », et si Rimbaud le fascine, c’est aussi pour cela.
Aujourd’hui, à l’aube de la soixantaine, il constate : « Mon itinéraire est un peu incertain, c’est une dérive ». Mais il a sur l’avenir toujours la sérénité du sage. En mai 2011, il déclare : « Ici, en Comminges, j’ai appris qu’on peut être cultivateur et cultivé ….Je me veux libre, pas libertaire. Attention, même si « biologiquement » je ne suis pas un homme de réseaux, j’ai des combats, pour la parité, la liberté, c’est essentiel dans ce monde de barbus et de Michel Sardou » (La Marseillaise. 27 mai 2011)

Un milliard d’amis possibles

C’est qui va m’aimer

Claire Lippus

UN DERNIER JARDIN de DEREK JARMAN

Car l’amour et la mort sont une même chose
– Ronsard

Quand, en 1986, Jarman achète une maison de pêcheurs, à Dungerness, dans le Kent, il est un réalisateur très connu : Sebastiane (1975), Jubilee (1977), Caravaggio (1986) jalonnent sa carrière, ainsi que d’innombrables vidéo-clips et une œuvre de peintre et de décorateur (notamment avec Ken Russell).

Il y a une part de hasard dans la rencontre de Jarman avec cette maison, mais elle lui plait d’emblée, par sa couleur (noire avec des fenêtres jaune canari), le terrain d’apparence aride qui l’entoure, et le paysage marin avec, au fond, la centrale nucléaire. Cette centrale enchante Jarman qui écrit : « C’est une pure splendeur. La nuit, on dirait un paquebot, ou un Manhattan plus modeste, illuminé par une myriade de lampions multicolores. »

Depuis son enfance, Jarman aime la botanique et le jardinage. Les fleurs (plus précisément les valérianes) ont accompagné ses premiers émois amoureux. Elles peuplaient le jardin abandonné où l’emmenait Johnny, l’aviateur, son premier amour…Il va entreprendre de créer, sur les champs de galets qui entourent la maison, une œuvre d’art qui rivalise avec ses plus grands films : jardin magique, qui commence par des cercles de pierres, soigneusement choisies, pierres percées, enfilées en colliers ou associées à de vieux outils et à du bois flotté. Jarman pense aux cercles des cromlechs, à la magie celtique, et certains voisins voient dans ces cercles des intentions maléfiques contre la centrale nucléaire ! Les premiers végétaux du jardin sont une aubépine qu’il plante et un chou marin énorme, espèce locale méticuleusement décrite. Puis, d’innombrables plantes vont occuper les trous aménagés entre les galets. Jarman veille sur chaque plant avec amour. Il réalise son rêve de jardinier : « Le paradis hante tous les jardins, mais seuls certains jardins sont des paradis. Le mien fait partie du nombre. » Un dernier jardin (Ed . Thames & Hudson.1995) est un très beau livre de botanique, imprégné d’amour de la vie et de refus des conventions. Jarman est fasciné par les plantes ; les contempler lui apporte la sérénité et la paix. Le courage aussi. Elles sont un modèle d’acharnement à vivre. Au moment où il commençait le jardin, Jarman venait d’apprendre qu’il était séropositif, ce qui, à l’époque, était une condamnation à mort. Créer le jardin, c’est une façon de survivre. Les plantes s’épanouissent alors qu’il décline, comme s’il leur transmettait la vie.

Son jardin, comme ses films, est à la fois construit et sauvage, austère et sensuel. Il va servir de décor à un film étrange où les images du jardin ( à la fois Eden et Gethsemani) se mêlent à des scènes surgies des rêves de l’auteur, endormi sur son bureau, alors que le vent et la pluie pénètrent dans la maison. Dans une sorte de florilège-testament, on retrouve les obsessions de Jarman : personnages bibliques et martyrs, bourreaux au service d’un ordre policier et surtout militantisme homosexuel. Sur ce dernier point, plus que le chemin de croix du couple torturé, on aime la nudité des corps qui s’enlacent et s’embrassent sous le regard pur d’un garçon enfant. On n’est pas loin de Sebastiane.
The Garden est un film exubérant, désordonné, passionné et très personnel. La brutalité y voisine avec la tendresse, un travelo en lamé violet avec un christ austère, les couleurs explosent sans crainte du mauvais goût. Mais tous ces excès, ce désordre kitsch, ne parviennent pas à masquer le chant secret des poèmes qui émaillent le film et le livre. Poèmes de désolation ( « ils sont morts dans un tel silence »), mais poèmes d’amour pour des compagnons charnels tendrement évoqués :
« Matthew baisa Mark baisa Luke baisa John
Qui fut étendu sur la couche où je m’étends
Chantez ce chant et que vos doigts s’effleurent encore. »

Que le lézard tatoué, sous un bouquet de fleurs, sur le bras de Keith Collins ( que Jarman appelait HB et qui fut son dernier compagnon), et les plantes qui continuent de pousser dans le jardin, puissent témoigner des liens entre la vie, l’amour et la mort.

Vient de paraître (mai 2011) : ÉMERGENCE DE L’HOMOSEXUALITÉ DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE D’ANDRÉ GIDE À JEAN GENET de Patrick DUBUIS

L’étude de Patrick Dubuis couvre quasiment un siècle de l’histoire littéraire française sous l’angle de l’homosexualité. La 4ème de couverture de cet ouvrage très substantiel nous rappelle que s’il existe des ouvrages généraux sur l’homosexualité dans les littératures étrangères, la France a toujours préféré le choix « pudique » d’études individuelles, s’intéressant par exemple à l’homosexualité d’André Gide ou à celle de Marcel Proust.

Le présent ouvrage, en s’interrogeant sur le foisonnement exceptionnel de la littérature homosexuelle qu’a connu la France au début du XXème siècle, se propose de combler cette lacune dans les études critiques portant sur l’homosexualité en littérature. À côté des œuvres d’écrivains majeurs, tels que Gide, Proust, Jean Cocteau, Jean Genet, Julien Green, Henry de Montherlant, ou encore Marguerite Yourcenar, le lecteur découvrira dans ce livre d’autres écrivains certes tout aussi réputés mais dont cet aspect de l’œuvre, même s’il peut être considéré comme déterminant, n’a suscité que peu d’intérêt : Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Roger Martin du Gard, François Mauriac.

Sans prétendre à l’exhaustivité, cette étude fait aussi sortir de l’ombre des écrivains non pas mineurs, mais moins connus comme René Crevel, Pierre Herbart, Maurice Sachs, Francis Carco et une pléiade d’auteurs qui, après avoir connu des gloires très inégales de leur vivant, ont sombré dans un oubli quasi total : Axieros, Henri Deberly, Jean Desbordes, Charles-Etienne, Marcel Guersant, Henry-Marx, Maurice Rostand…

Ce livre était nécessaire, non seulement parce qu’il est très instructif, mais parce que l’auteur, avec conviction, parvient tout au long de son étude à démontrer que les écrivains du siècle passé avaient « un rôle aussi déterminant que difficile à jouer : il ne s’agissait rien de moins que de sortir l’homosexualité des laboratoires d’expérimentation où l’avaient confinée les instances du pouvoir. Et ils n’y faillirent pas. »

Signalons enfin qu’une abondante bibliographie et un index détaillé occupent près de vingt pages de ce livre remarquable par son champ d’étude.

L’HOMOSEXUALITÉ AU CINÉMA, Didier Roth-Bettoni, éd. La Musardine (2007)

Il y a des livres dont on ne finit pas de découvrir les galeries, comme une mine qui n’en finirait pas de nous livrer ses filons de pépites : en voilà un de cette envergure et au prix de 35,00 euros, raisonnable quand on juge de son épaisseur et de sa qualité.

Didier Roth-Bettoni embrasse, dans ce volume de 752 pages, le thème de son titre, de l’aube du septième art à aujourd’hui. Il explore la production mondiale des films où sont présents gays, lesbiennes, bisexuel(le)s, travesti(e)s, transexuel(le)s… en faisant constamment se croiser, dans ses chapitres et sous-chapitres, l’étude chronologique avec l’étude par continent et pays de chaque continent. Ce panorama est rigoureux, mais ce qui est prodigieux, c’est que le livre n’est pas seulement une analyse historique, géographique et thématique : il est aussi d’une finesse de jugement idéologique et esthétique sur les films qui laisse pantois et nous révèle la profusion créative de l’homosexualité au cinéma, parfois subtilement cryptée aux yeux et à la barbe même des censeurs, comme l’avait fait, pour le cinéma hollywoodien, le documentaire passionnant de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, The celluloïd closet, en 1995.

Que le lecteur se rende à la triple table des matières :
– 100 films emblématiques,
– index des noms propres,
– index des films,

et il n’aura qu’à se laisser guider dans ce labyrinthe ordonné de finesse et de sensibilité. Les photos-vignettes sont en noir et blanc, mais le texte est un véritable kaléidoscope de cinéphile aussi averti que boulimique. Les films ne sont pas seulement cités, leur intrigue et leur climat artistique sont analysés avec une acuité qui fait de L’Homosexualité au cinéma non seulement une mine de renseignements, de conseils pour se guider dans le foisonnement de la production, mais un véritable pavé militant, par le biais du cinéma, pour la cause des Éros différents !

Tsarouchis dans « Inverses » 2009

Au moment où EO prépare une nouvelle traduction par Anne Personnaz de la Phaidra de Yannis Ritsos à paraître en février ou mars 2011, monologue poétique et théâtral publié en Grèce, en 1978, et dédié au peintre Yannis Tsarouchis, la rédaction d’ EO signale le copieux et remarquable article d’ Olivier Delorme sur ce dernier – avec 9 photos dont 8 reproductions de tableaux du peintre – qui ouvre le numéro 9 de la revue Inverses, paru en juillet 2009. L’auteur éclaire historiquement et esthétiquement l’originalité et l’esprit libre, pionnier et audacieux de cet artiste né en 1910 et mort en 1980, en Grèce.

Les toiles de Tsarouchis sont peuplées de marins, soldats, travailleurs en tout genre, fixés dans leur cadre de travail, de vie ou de loisir, divinisés parfois par l’adjonction d’ailes à leurs épaules nues qui en fait de troublants Éros adultes ou magnifiés par la présence de fonds unis sombres sur lesquels se détachent leurs glorieuses tenues de travail ou leurs glorieuses nudités.

Réalisme magnifié et désir au bout du pinceau se mêlent dans l’œuvre de ce peintre encore méconnu du grand public, à qui colle parfaitement le sous-titre d’ Olivier Delorme à son article : l’ Éros en maillot de corps.

Erwan Orsel

Renée Vivien, Poèmes 1901-1910

Renée Vivien reste trop peu connue malgré l’ardeur de son ardent public, tant féminin que masculin, tant masculin que féminin : elle est un « phare » au sens où Baudelaire l’entend, « un poète qui ne cessa de se réclamer de Lesbos » pour reprendre la formule de Colette au début du chapitre qu’elle lui consacre en 1932 dans Ces plaisirs… dont le titre est complété par Colette par quelques mots en exergue : Ces plaisirs qu’on nomme, à la légère, physiques…

Renée Vivien est grande pour un double motif : son art de poète et son obsession avant-gardiste de ne jamais cesser de « se réclamer de Lesbos », de ne jamais se contenter d’un snobisme que résume l’expression « Paris-Lesbos » pour parler du Paris 1900. Femme, elle aima les femmes, rien que les femmes, et le chanta sur toute la gamme. Car elle a senti, comme Colette, qu’il y a quelque chose de sacré dans les désirs et les « plaisirs qu’on nomme à la légère physiques », quel que soit l’aimant de ces désirs et de ces plaisirs. Il faut nous aimer comme nous sommes et, si l’on se sent artiste, nous peindre, nous écrire, nous sculpter, nous filmer… nous fixer comme nous sommes… même si la consécration vient ou ne vient pas de notre vivant !

Après, c’est la postérité qui décidera. « Fac et spera », « Fais et espère » est la devise de l’éditeur Alphonse Lemerre.

Comme Sappho, son modèle antique qui la libéra et lui fit oser en 1903 pour la première fois un pseudonyme féminin, Renée Vivien fut une figure de proue pour le droit des femmes d’aimer les femmes et fit scintiller l’amour lesbien de toute la multiple beauté, en vers et en prose, dont elle le célébra. Morte à 32 ans, jamais elle ne se renia. A l’époque du « mariage pour tous », gloire à Vivien pour les siècles des siècles d’avoir ouvert le chemin !

Son œuvre aura droit, un jour, à un volume de La Pléiade. En attendant, il faut ne pas oublier celle que l’on nomme joliment « la muse aux violettes » et pouvoir trouver son œuvre en de beaux livres sentant bon le papier, à un prix accessible si on le compare aux précieuses éditions originales : c’est ce à quoi s’emploie, après Régine Deforges dans les années 1970, ErosOnyx éditions en ce début de vingt-et-unième siècle.

L’édition des dix recueils poétiques de Renée Vivien publiée par ErosOnyx Éditions est aujourd’hui la seule disponible, en un seul volume, de l’œuvre de cette poétesse dont le souvenir ne n’est jamais perdu. Les recueils Sapho et Les Kitharèdes ont aussi été publiés par ErosOnyx Éditions mais séparément, et comportent les textes grecs traduits par Renée Vivien, dont elle s’est inspirée pour les créations originales qui souvent accompagnent ces traductions. Un inédit de jeunesse, écrit lorsque l’auteure ne portait pas encore de masques et s’appelait Pauline Tarn, Le Langage des Fleurs, a été publié grâce à l’accord de sa petite-nièce Imogen Bright. En 2014, EO Éditions rend accessible en version papier les deux oeuvres « japonaises » publiées sous le pseudonyme de Paule Riversdale : Netsuké, recueil de contes, et L’Être double, roman … La réédition de ces textes est toujours établie à partir de l’édition originale chez Alphonse Lemerre et Edward Sansot. Des spécialistes de la littérature fin-de-siècle présentent chaque volume. En janvier 2018, grâce à Nicole G. Albert, paraîtra en édition bilingue et commentée, l’unique œuvre rédigée en langue anglaise de celle qui, pour l’occasion, avait souhaité garder son patronyme : The one black swan de Pauline Tarn, recueil posthume de poèmes en prose paru en 1912. De quoi séduire les initié-e-s et les profanes, même si l’on est encore loin d’avoir accès à l’archipel de l’intégrale de Renée Vivien…

Poèmes 1901-1910 regroupe dix recueils de vers signés Renée Vivien, dont trois sont posthumes. Il s’agit d’un beau volume (19 x 24) de 360 pages, sur papier bouffant, avec présentation par Nicole G. Albert, notes et postface de l’éditeur. Il a été publié à l’occasion du centenaire de la mort de la poétesse, en novembre 2009.

Ne reste plus qu’un exemplaire, le n° 50, des 50 exemplaires numérotés qu’ErosOnyx Éditions vous propose au prix de 39 €.

La commande peut se faire par courriel à la rubrique Contact du site. L’envoi sera fait dès réception du chèque. Les frais d’envoi sont offerts.

ARCADIE, par Julian Jackson, éditions Autrement

C’est à un historien anglais, Julian Jackson, que nous devons cette passionnante histoire du mouvement homosexuel Arcadie, fondé par André Baudry et dissous en 1982. Le plus durable des mouvements homosexuels français !

L’auteur montre et démontre, témoignages et documents à l’appui, que loin d’être un groupe d’homos honteux, bourgeois ou petits-bourgeois, et conservateur, le mouvement Arcadie menait à sa manière un militantisme d’avant-garde, développait et défendait une culture qui ne se disait pas encore « gay », réunissait des hommes (mais peu de femmes) dans une communauté de goûts et de sensibilités. La mouvance post 68 a pu se moquer de l’ « archiprêtre » Baudry et de son « patronage ». Il n’empêche ! C’est lui qui, malgré ses défauts et surtout son autoritarisme, a su donner confiance, dans une époque très peu tolérante envers les homos, à de nombreux homosexuels. Il ne faut pas oublier combien la classe politique de l’après-guerre et des débuts de la Cinquième République était peu favorable aux dissidents sexuels que nous étions tous. N’oublions pas non plus ceci : c’est en 1960 qu’a a été voté le trop célèbre et funeste amendement Mirguet qui classait l’homosexualité dans les fléaux sociaux, avec la tuberculose et l’alcoolisme !

Contre vents et marées, Arcadie a tenu bon.

C’est le grand mérite de ce livre de retracer avec objectivité son histoire qui est aussi la nôtre. Le livre de Julian Jackson se lit comme un roman !

DÉDÉ d’Achille Essebac, roman

Les Amitiés particulières n’ont pas été le roman précurseur que l’on croit. Sans aucunement lui enlever son intérêt et son mérite, on se doit, pour être juste, de dire que bien des années avant le roman de Roger Peyrefitte – jugé scandaleux, comme on sait, à sa publication – un écrivain, jeune encore, Achille Essebac, avait raconté l’histoire d’amours adolescentes, avec Dédé paru en 1901.

Pour peu que le lecteur de ce livre ait lui-même, en sa prime jeunesse, connu les troubles amoureux et les sentiments qu’éprouvent l’un pour l’autre les deux adolescents de ce roman, et en ait gardé un souvenir ému, il ne manquera pas d’être, malgré lui peut-être, profondément touché et mélancoliquement charmé par Dédé . Il le sera par la tendresse amoureuse, d’abord muette, que se portent les deux collégiens, il verra la beauté de Dédé par le regard du narrateur avant que ne s’ouvrent leurs yeux sur la réalité du cœur comme de leur jeune et encore inconscient désir.

Le romancier sait en effet accorder au regard, avec délicatesse, toute son importance pour évoquer « la force souriante, l’achèvement presque parfait des formes adolescentes« , et peindre avec sensualité jambes, cuisses, hanches, torse, « reins creusés d’un trait profond à la flexion du dos« , toute la beauté d’un âge où se devine « la puissance future, fière déjà, (des) mâles étreintes. » Ce regard, si sensible à la grâce de Dédé, n’est pas aveugle à la beauté des camarades, celle d’Yves aux  » yeux bleus et clairs« , au dessin des muscles qui se jouent « dans l’or pâle du maillot« , ou bien de Georges à la chair brune, « flexible comme un iris noir … effilé souple, d’une aristocratique minceur dans un maillot ardent ».

Cette beauté physique de l’adolescence est telle, aux yeux du narrateur – faut-il dire de l’auteur ? – qu’il voudrait en exclure la sexualité. L’hommage qui lui est rendu est si total que la mort même de son ami est acceptée afin que  » vive son souvenir vainqueur de l’emprise inévitable – sans elle – de l’Homme.  » On peut ne pas partager la conception d’Achille Essebac d’une adolescence angéliquement fantasmée et, du moins le croit-il, protégée de la sexualité. Malgré qu’il en ait, la sensualité pourtant n’en est pas absente. Mais il faut lire son roman, ne serait-ce que pour rêver avec lui et, avec lui, se souvenir de nos propres émotions d’un autre âge, celui de notre – déjà – lointaine adolescence. Les éditions Quintes-Feuilles en donnent enfin le texte intégral, accompagné d’une Note sur les deux variantes du roman. Cette Note rappelle aussi avec pertinence que celui-ci connut en quelques années plus de six tirages successifs, au point que l’éditeur de 1901, vu le succès, en proposa une version illustrée.

Accent, drame et beauté de Renée Vivien : le témoignage d’un connaisseur

Renée Vivien : « servir sa gloire et son nom ».

L’ouvrage collectif Renée Vivien à rebours se clôt par une série de Documents inédits de et sur Renée Vivien, offerts pour la première fois au public par Jean-Paul Goujon. Nous avons particulièrement retenu le 14ème document, Lettre de G. Jean-Aubry à Yves-Gérard Le Dantec, qui est un encouragement supplémentaire, si besoin était, à la réédition des œuvres poétiques de Renée Vivien. Voici cette lettre citée in extenso par souci d’impartialité, datée du 12 novembre 1941, « à un moment où l’ordre moral, écrit Jean-Paul Goujon, était de nouveau à l’honneur en France » :

« Cher Monsieur et ami,

Je viens de lire avec un intérêt soutenu votre livre sur Renée Vivien (Femme damnée, femme sauvée, Aix-en-Provence, 1930 NdE) et je vous remercie particulièrement de me l’avoir envoyé. Il y avait longtemps, très longtemps, que je n’avais lu des vers de la poëtesse, encore que certaines pièces me fussent bien demeurées dans la mémoire. Mais vos citations et vos remarques ont ranimé en moi des souvenirs à peine sommeillants. À vous dire vrai, et parce que je viens de faire de celle-ci un usage tout récent, je trouve en Renée Vivien un bien plus grand et plus profond poëte qu’en Marceline, dont les quatre cinquièmes sont à désespérer d’ennui et d’une fluidité douteuse d’eau de vaisselle. Le public, qui n’entend nécessairement rien à l’art, préférera toujours les « bons sentiments » de l’auteur des « Roses de Saadi » aux mauvais de la poëtesse sapphique. Mais il y autrement d’accent, de drame et de beauté chez celle-ci, et un souci et une connaissance de son instrument qui laissent loin derrière même Anna de Noailles.

Il est évidemment dommage qu’elle ait eu – en dehors de ses vers ‒ si mauvais goût et que son peintre ait été Lévy-Dhurmer, plutôt que tel autre, Redon par exemple ou quelque autre. Mais Marcel Proust a bien associé ses pages à la peinture de mirliton de Madeleine Lemaire. Toutefois le mauvais goût et l' »esthétisme » de Renée Vivien n’entament pas la substance à la fois solide et frémissante de son œuvre.
Je ne crois pas que l’heure de la justice puisse sonner encore pour ce poète (car ce n’est pas qu’une poëtesse) ; les malheurs de ce temps nous préparent, je le crois bien, une ère de pruderie et de mauvais goût officiel qui rappellera les meilleurs moments où Renée Vivien naquit. Il ne faut donc pas espérer qu’on place ses œuvres au rayon que nous lui accordons dans notre pensée.

Peut-être une anthologie servirait mieux sa gloire et son nom : un petit volume très mince réunissant quelques-unes des maîtresses pièces comme on fait pour les « classiques » ou simplement pour les tables de boudoir. Cela ne nous contenterait pas, mais serait mieux que le silence, l’oubli ou l’ignorance. Un petit recueil imprimé sobrement. Je sais bien que cette œuvre n’est pas, comme l’on dit si justement, « tombée dans le domaine public » : mais peut-être obtiendrait-on de Lemerre ou des successeurs de Sansot ce « prélèvement » d’une parcelle de cette cendre encore chaude.

Je suis voisin de son tombeau et déplore que cette demeure dernière de notre Sappho voisine avec la chapelle sarmate de cette « Notre-Dame du sleeping-car », comme disait Barrès, de cette Marie Bashkirtseff qui n’avait que des prétentions. Il y a du « guignon » dans la vie de Renée Vivien comme dans sa mort et sa tombe : elle est de la famille de Poe et de Baudelaire, famille maudite par les familles mais où les Dieux et Dieu reconnaissent les leurs.

Que ne nous donnez-vous ce nouveau « choix » ? L’asphodèle vaut bien la violette : on n’aurait pas de peine à ranimer des fleurs pour cette tombe : elles sont dans l’ombre, mais non point fanées et méritent mieux que « l’exil des tombes », comme disait Villiers.

Très amicalement à vous
G. Jean-Aubry

In Renée Vivien à rebours, étude pour un centenaire, Paris, Orizons, 2009 pp. 220-221