D’Edward I. Prime-Stevenson, quelques nouvelles

Au même moment qu’Imre (pour mémoire) a été publié aux éditions Quintes-Feuilles, un recueil de cinq nouvelles d’Edward I. Prime-Stevenson, Toutes les eaux et autres nouvelles… La première d’entre elles donne son titre au recueil.

Ces nouvelles sont ici présentées pour la première fois en français, dans une traduction de Jean-Claude Féray. La sixième, Sébastien au plus bel âge, aurait été directement écrite en français – nous savons que l’auteur parlait plusieurs langues, jusqu’au hongrois si l’on en croit le récit qu’il donne de sa rencontre à Budapest avec un jeune lieutenant de l’armée impériale.

Il n’en subsiste plus qu’un fragment. Didier Denché l’a sinon recomposée du moins insérée dans un récit qui, brodant autour de ce fragment avec vraisemblance, rend hommage à la créativité de Prime-Stevenson et à la beauté garçonnière qu’il a tant célébrée.
272 pages – 22 € – ISBN : 978-2-9551399-2-9

« Amour perdu » de William Cliff, Le Dilettante, 2015, Prix Goncourt de la Poésie Robert Sabatier 2015

Amour perdu est paru au printemps 2015 chez un éditeur de livres soignés et singuliers, Le Dilettante. Dans la vitrine des Mots à la Bouche, le livre aimante.

Avant même de l’ouvrir, j’aime son format de poche et sa couverture à grands rabats. Une couverture rouge au lettrage manuscrit. Sur le fond vermillon, une diapositive Kodak dont le négatif est devenu positif, un corps en noir et blanc. L’un des rabats nous apprend qu’il s’agit de l’auteur dans les années 80 : William Cliff, en slip de bain, offre aux lecteurs la silhouette de sa fière maturité, entre des herbes sauvages et un fond maritime. On recule dans le temps : la diapositive, les lettres à la craie, le mot perdu…Il est beau, le baigneur de cette plage non loin d’Ostende, dans la virile délicatesse de sa pose de statue, en une contre-plongée qui le nimbe de joncs, de vagues et de ciel. Le kouros qui pose, tête inclinée, est bien vivant, cheveux longs sur le front et dans le cou, torse glabre, slip noué à la taille, au-dessus de la bosse du sexe, par un lacet blanc qui invite à le dénouer. William Cliff, sur un plateau de télévision, un soir, m’avait déjà fait penser à l’Ascylte de Fellini-Satyricon, le brun des deux éphèbes toujours en chasse de nouveaux horizons, de nouveaux plaisirs, jusqu’à ce que les ahurissants voyous, le blond et le brun, viennent se fixer, au dernier plan du voyage, sur une immense fresque fissurée. Oui, c’est bien ça, la photo sur la couverture d’Amour perdu le dit encore, il y a de cet Ascylte en William Cliff.

Narcissisme de cette couverture, diront les chagrins de corps et d’esprit. Surtout pas ! Un retour plutôt sur une grâce physique perdue peut-être mais offerte pour toujours sur cette couverture, jeunesse de chair, de soleil et de grand ciel qui se donne là, à toutes les mains qui ouvriront ce livre, une jeunesse qui ne veut pas mourir et dont les poèmes du livre vont garder le vif, comme la fresque fanée et pourtant vive dans le vent de la fin du film de Fellini.

À lire Amour perdu à haute voix, on déambule dans une galerie de diapositives d’un passé plus ou moins lointain, dont la présence est chaudement vivante grâce à l’alchimie des vers, alchimie bizarre d’une poésie à la fois ancienne de tournure et pourtant nouvelle, travaillée et bourrue, lissée et fricassée, rimée et libre de son absence fréquente de ponctuation, libre surtout de ses enjambements qui peuvent parfois casser un mot sur deux vers, caresseuse et violente, portée par un lexique de couleurs, de mots crus rehaussés par leur rareté, hantée par l’ordure du beau et le beau montant de l’ordure, tantôt à tire d’aile, tantôt vouée à la mouise, une poésie où l’ange et la bête n’en finiraient pas de s’étreindre tendrement et brutalement, à s’en extasier et à s’en désarticuler !

Né en 1940 à Gembloux en Belgique, fils d’un dentiste qui dut plomber beaucoup de dents pour faire vivre une famille de neuf enfants, nourri d’un humanisme gréco-romain passé par le tamis catholique, étudiant au parcours difficile, peut-être déjà trop sensible et sensuel pour un parcours d’étudiant cérébral, William Cliff s’affirme en rédigeant un mémoire de Licence sur le poète catalan Gabriel Ferrater (1922-1972) qui devient son maître en une poésie qui ne se coupera jamais du quotidien. Raymond Queneau ouvrira les portes de la maison Gallimard à ce garçon bouillant et obstiné, résolu à vivre sa vie comme à écrire sa poésie. William Cliff est aussi romancier et traducteur, auteur d’une œuvre féconde depuis 1973. S’attarder sur Amour perdu est pour moi la belle occasion de célébrer l’éternelle adolescence d’un poète qui, à soixante-quinze ans, loin d’être l’ombre de lui-même, demeure d’une élégiaque verdeur.

Au fil des poèmes de cet Amour perdu, se dessinent les spleens et les idéaux qui travaillent Cliff, son univers déroutant de paradoxes et fascinant de par ces mêmes paradoxes, où la chair et le catéchisme s’entrepénètrent en un amour obscur et lumineux, perdu et sans doute pas vraiment perdu, pas seulement perdu.
Il a su dépasser la vergogne silencieuse à laquelle sont toujours voués, en province surtout, les garçons amoureux des garçons.

Hélas ! j’étais si malheureux alors
que je ne pouvais pas le moins du monde
penser donner quelque bonheur alors
que je rampais moi-même dans la honte
[ Louvain ]

Et puis, il y a ces mots variés qui, dans le recueil, nous peignent le fond de détresse sur lequel s’est toujours détachée la fureur de vivre chez Cliff.

je remercie ce bar nocturne qui
souvent m’a soulagé quand la géhenne
de quelque ennui horrifiait ma nuit
[« The Slave »]

car que faire ? que faire ? quand l’amour est morte
et referme sur nous de toute part sa porte ?
[Sa baraque]

car dans la vie on aime que vous happent
certaines choses un peu dégoûtantes
qui font sortir de l’ennui ordinaire
[ Une ville]

à Buenos Aires dans la rue où j’er-
rais en traînant mon horrible cafard.
(…)
Hélas ! juste avant je m’étais branlé
tout seul dans ma chambre et fort déprimé
je ne me sentais vraiment pas d’attaque
[Buenos Aires]

Certains soirs le cafard me prend et me ravage,
quand l’hiver se prolonge et pèse et que la ville
est noire et que ma chambre est noire et que le temps
qu’il reste à vivre semble un long sombre couloir
[Le cafard]

Le temps, bien sûr, en plus de l’ennui, devient de plus en plus, avec le temps, l’obsession lancinante.

je sens mon vieux vaisseau faire eau de toute part [Frédéric]

et que par votre amour mon âme soit contente
et n’ait plus à pleurer le temps qui comme un trou
horrible s’ouvre devant ma route implacable
[Le Rédempteur]


Oh ! tu es fatigué aujourd’hui tu ne veux
pas venir dormir contre mon être qui flanche
sous le temps qui a tant maltraité mon cheveu
qu’il est devenu blanc comme la cendre blanche
[Olivier]

dommage que j’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi
[Longs cheveux]

ensemble nous levions à travers la fumée
nos verres pour y faire noyer la pensée
trop claire qui nous crie lorsque la nuit commence
:
« Ami, viens par ici, c’est ta dernière danse. » [La Dernière Danse]

Mais, pour échapper au cafard et au temps, il a toujours été infatigable fugueur, William Cliff.

à cause qu’on voyait dans mes yeux cet éclat
angoisseux de l’enfant qui est parti léger
et qui espère que l’on sera bon pour lui
[ En ce temps-là]

Et justement, la vie a été bonne pour lui. En voyages, en bains de villes et de soleils, sur les traces du vagabond impénitent, en pays comme en amants, à la mémoire de qui William Cliff tressa en 1990 une couronne de dizains inspirés de la Délie de Maurice Scève : Conrad Detrez.

je sentais le bonheur exister sur la terre
la propreté partout luisait comme le verre,
il me semblait qu’ici l’on vivait la vraie vie.
[Le Brésil]

plus j’avançais dans la tourmente urbaine,
plus je sentais revenir mon bonheur
[Fin de semaine]

je vais désormais par toutes les villes
cherchant ton corps dans mes millions de frères
.[Buenos Aires]

Ton corps dans mes millions de frères : on est là au cœur de la quête incarnée et surnaturelle à la fois du vagabond des sens que fut et que reste William Cliff. Chez lui, se perdre dans la merveille des autres hommes – sans nulle crainte des périls – c’est toujours frapper à la porte de quelque chose de plus grand qu’il est déjà beau de pressentir. C’est par le corps qu’on entrevoit Dieu. Il y a toujours un fond de catéchisme dans sa gourmandise sensuelle. Ce leitmotiv, il le réinvente sans fin en une langue de la révélation et de l’organique, du sacré et du cru inextricables.

Quoi de plus doux pour apprendre quelqu’un
que de connaître son organe intime :
alors la fascination qu’il nous donne
de douloureuse devient chose bonne.
[Un rhétoricien]

nous frottions nos rêves sur la viande
de ces cuisses grandes dont l’élégance
nous fascinait tant que toute la vie
nous l’aurions passée dans cette infinie
envie de sentir nos lèvres pulpeuses
sur la peau de ces cuisses enfin mises
à la merci de nos pieuses muqueuses.
[Un louis d’or]

Et pourtant je l’adore presque avec terreur
(car on ne peut adorer que Dieu ici-bas),
(…)
Son entrecuisse sombre où je fais des suçons !
[Olivier]


et nous qui touchons ton être
et le mangeons tour à tour,
nous remercions la Terre
de l’avoir fait naître un jour :
béni soit le grand miracle
qui t’a fait sur terre naître
(…)
Qu’à jamais reste en notre âme
le souvenir de ta peau

(…)
Oui, que reste ta présence
En notre âme et qu’à jamais
Ton souvenir nous encense
[Un Anglais]

Dieu sait sur quel lit nous avons été
Serrer la nudité de nos corps d’hommes !
[Un calviniste]

Et au matin quand nous sortions du lit,
nous avions des érections merveilleuses
par tous les rêves qui s’étaient blottis
dans tous les plis de nos tendres muqueuses,

Ensuite nous allions chanter les laudes
du Créateur lequel fait le soleil
tous les matins les uns après les autres
réémerger ses enfants du sommeil
[Collège de la Hulle]

Ah ! le corps de l’homme est parfois si bien bâti !
oui, rien qu’à le croiser on l’aime comme un frère
tant qu’on remercie Dieu qu’il nous ait imparti
de naître et de souffrir sur la planète Terre

[Beauté du corps humain]

Merveille du corps humain, certes, mais qu’on n’aille pas croire que William Cliff n’aime que les éphèbes helléniques, académiques et hygiéniques. Tout comme, pour connaître l’autre en amour, il faut lui donner sans honte tout son corps, tous les dehors, tous les dedans, toutes les humeurs, tous les goûts et toutes les odeurs de son corps, désirer, chez Cliff, c’est aller vers des présences qui répondent à des affinités, bien sûr, des partenaires de débauche, mais surtout savourer tout du corps aimé, comme s’il fallait passer par toutes les réalités d’un corps pour y goûter vraiment, pour en avoir l’extatique révélation. Les crudités du vocabulaire sentent bon comme sentent bon les zones les plus obscures des corps déshabillés, offerts au désir, libres de leurs masques et de leurs habits. On dit « je t’aime » avec son orteil mieux qu’avec ses lèvres. La transe est toujours gluante. La sueur, les poils et le sperme ont alors la même odeur que le cœur.

Sa chemise bleue était trempée de sueur [Une chemise]

et combien saccadantes étaient ses gluances [Pittsburgh]

gloire à Dieu pour tes deux bras
quand ils s’ouvrent vers le haut
pour qu’on lèche n’est-ce pas ?
j’aime tant que tu gémisses
en sentant dans mes muqueuses
ta belle queue paresseuse
se gonfler et se dresser

(…)
et combien bon est ton cœur
avant qu’il jette son sperme !
[Un Anglais]

Ensuite je suçais ce jeune homme moderne
qui m’envoyait dans la gueule ses jets de sperme

[Jeune homme moderne]

Un Français s’en est pris à mon anatomie
un gros Français du Nord de passage en Belgique
et qui avait (disait-il) l’avide manie
qu’on arrose son torse de fouttre érotique.
[Un Français]

avec ton beau corps d’Italien couvert de poils [Raphaël]

Jean Sturm je me souviens
de tes pieds qui puaient,
de ton beau corps suant
d’où sortait ton odeur,
je voyais tes orteils
dans tes sandales sales
[Jean Sturm]

Alors entrèrent de jeunes adolescents
avec entre leur jambes leur sexe qui pue
(…)
L’un d’eux ouvrant des yeux sombres comme des gouffres
avait autour du corps une auréole d’ange
[Au restaurant]

Les arbres sont des poils de l’aisselle du ciel
mais je préfère les tiens (…)
Et j’avais désiré les lécher pour avoir
leur odeur et le goût de ta transpiration,
c’est que tout semble bon dans ta chair printanière,
la profondeur de ton regard me navre, la
gentillesse de tes lèvres me fait rêver
que je pourrais un jour peut-être t’embrasser
et tes fesses, ton torse, et le trou de ton cul…
[Jeune voisin]

N’avoir peur de rien dans sa transe. Aimer ce qui nous damne puisque c’est de la boue que montent les anges, qu’il faut passer par les viscères pour aller jusqu’au cœur, croiser des charognards de messe étrange, des maronnes de charmants salauds pour voir plus haut. Et tant pis si la réalité écœure parfois, si l’on croyait à l’amour et qu’on s’est senti prostitué. Et tant pis si l’on croise parfois des crapauds dans les bars des flots noirs

(…) où certains voudraient ne pas montrer la chute
qu’ils font pour combler leur fondement trop humide

[Le règne des crapauds]

Tant pis si l’on regrette un soir d’avoir fait tous les voyages et que le monde n’ait plus la vertu de vous faire rêver et désirer toujours. Car ce qui reste au fond du creuset du grand œuvre de la vie et du grand œuvre de la poésie, c’est l’or du rêve, la foi en ce qu’on a perdu mais entrevu. William Cliff n’est pas un jouisseur banal, pas un Casanova fellinien au sperme froid. Il sait, le soir venu, que bien des rencontres auraient pu aller plus loin, qu’il cherchera toujours l’Amant, qu’il aimerait pouvoir dire nous, qu’il faut souvent se résoudre à du conditionnel quand on aimerait bien faire surgir le présent de son passé.

Tu étais un garçon solide et orgueilleux
qui n’avait pas besoin de relation durable
par quoi tu es parti comme un rêve qui passe
sauf qu’aujourd’hui, trente ans après, je m’en souviens.
[Raphaël]

Nous dormirions ensemble enlacés peau à peau,
nous entendrions la respiration de nos torses,
nous aimerions la chaleur de nos corps, nos mains
ne se lasseraient pas de nous aimer l’un l’autre.

Au matin nous nous donnerions de gros baisers
tu aurais du café pour tremper tes tartines,
tu partirais avec un beau sourire aux lèvres
la lumière du ciel brillerait sur ton être
. [Longs cheveux]

William Cliff n’est pas seulement le garçon solide et orgueilleux que fut le Raphaël célébré plus haut. On le sent toujours entre le rêve d’une fidélité impossible et les fabuleuses parenthèses d’une seule nuit qu’il a vécues et chantées sur toute sa lyre. Là est peut-être son mystère insoluble, son adolescence forcenée malgré les ans. Je regrette et je ne regrette rien. Je convoque dans Amour perdu tous ceux avec qui j’aurais pu aller plus loin.

En écrivant ce vers sur cette table
j’aimerais tant te voir représenté
pour serrer encore ton corps délectable
et m’enivrer de ton étrangeté !
[Un calviniste]

J’ai joui et j’ai vu, à travers tous mes amours perdus, le Dieu de chair et d’âme que jamais l’on ne fixe puisque, selon l’adage gidien des Nourritures terrestres : « Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle. »

Oui, mais voilà, Cliff est plus doux que Gide car, dans tout le recueil comme dans le dernier poème d’Amour perdu, il y a toujours ce flottement tendre du regret, cet aveu poignant d’une solitude mi-vide mi-sapide. Cette singulière sapidité des vers de William Cliff, j’aimerais que cet hommage, pour la goûter, en tente d’autres.

J’ai beau lancer vers tous les horizons
mes appels, personne ne me répond
(…)
Alors, tant pis, mon âme, prends la route
de ce désert béant que tu redoutes

bois ce calice avec tranquillité
puisqu’il est à tout homme présenté,

sache le rendre à ta bouche sapide
et non pas vil et hanté par le vide.
[Solitude]

Pierre Lacroix, décembre 2015

Un professeur de cinéma de City University of of New York s’intéresse à JOHAN (1976) de Philippe Vallois.

Dans Camera Osbcura 84, vol. 28, n° 3, David A. Gertsner analyse le rôle déterminant du deuxième film de Vallois dans la révolution du désir homosexuel des années 70. Le souffle rapporté d’un voyage aux USA fait entrer la libération à laquelle le cinéaste a assisté là-bas, dans le « placard » français de l’été 1975.

Pour la première fois un artiste ose montrer le quotidien d’homosexuels épanouis et insérer dans son film documentaire en noir et blanc des scènes de fantasme en couleur où la peinture et surtout la danse tiennent une place prépondérante. Vallois lie le spectacle d’une « pornographie anale » assumée à une esthétique qui ne contraint plus le désir, mais le libère comme Serge Diaghilev et Isadora Duncan ont libéré le corps par la danse en leur temps.

Johan a son rôle dans le dépassement de l’universalisme français d’après 68 : il nous fait passer de la sublimation coupable à la réalité désormais visible d’un désir homosexuel à la fois vécu et chorégraphié, jusqu’à la drague dans les ‘’tasses’’ de Paris…

On pourra lire son article en anglais en cliquant sur le lien info document ci-dessous.

David A. Gerstner is Professor of Cinema Studies at the City University of New York’s Graduate Center and College of Staten Island.

Parmi ses ouvrages, nous relevons Queer Pollen: White Seduction, Black Male Homosexuality, and the Cinematic (2011) .
Il achève actuellement un ouvrage sur le cinéaste Christophe Honoré.

Pour saluer et accompagner les Cahiers Yves NAVARRE n°1 – Une Vie à écrire

LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS
ou le « Je vous en supplie » d’Yves Navarre à ses lecteurs

À sa parution en 1977, LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS est, tout d’abord, un beau livre à tenir en main et regarder. Un livre dont le dehors est un écho réussi au contenu, prouvant que parfois auteur et éditeur sont bien au diapason. Yves Navarre a si souvent mal vécu ses relations avec les grands éditeurs qu’il perçoit comme des ogres voraces et silencieux, qu’il est important de signaler que, pour ce livre refusé par Flammarion et pour lequel Robert Laffont « se prend de conviction », aux dires mêmes de l’auteur, l’osmose est là. La chair apparente du livre en rejoint l’esprit. Corps et âme.

La jaquette enveloppe le livre de la reproduction d’une photographie de l’Américain Thomas Eakins (1844-1916), célèbre par ailleurs pour ses toiles naturistes où de jeunes garçons se baignent dans le décor champêtre d’une Arcadie du Nouveau Monde. Ici, la photo retenue par l’éditeur est celle du saut décomposé d’un homme nu, le saut d’un corps en liberté, commençant sur la quatrième de couverture et s’achevant sur le plat du titre, titre en lettres bleu ciel sur le noir et blanc de la photo. Cette couverture a de l’allant et embrasse le livre dans un infixable mouvement, comme les vies que Navarre souhaite toujours saisir à vif, tendrement, sans jamais les figer. Le roman se situe aussi chronologiquement dans un passage réel et symbolique du XIXème au XXème siècle, ce dont les tableaux et cette photographie de Thomas Eakins sont une parfaite correspondance. Il est assez rare que le dehors et le dedans d’un livre se rejoignent aussi bien. L’édition originale du roman d’Yves Navarre faisait entrer son public dans une sensualité en mouvement, déjà dans l’esprit du livre, selon la formule de l’auteur lui-même dans son roman : « … tout passe par le corps, pages de l’esprit » ( p.152. Les références au texte du roman renvoient à la seule édition disponible aujourd’hui, H&O, 2005 ). LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS fut un des titres de Navarre les plus aimés du public, comme l’attestent sa réédition en livre de poche en 1978.

LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS est l’histoire d’un amour entre deux hommes, Joseph et Roland, vécu dans une province imaginaire qui a tout des paysages d’enfance de l’auteur né en 1940 à Condom dans le Gers. Un amour vécu pendant trente-six ans, de 1899 à 1935. Amour qui connaît ses années de soleil et ses années sombres. À un moment, les deux hommes décident qu’il leur faut prendre femme et le font, l’un doucement, l’autre désespérément. Amour fou et tabou à la fois, mais décrit comme bien réel, inséré dans une réalité minutieusement reconstituée, jusqu’à la mort quasi synchrone des deux hommes, l’un de maladie, l’autre de mort violente voulue, neuf mois après, dans la jungle d’un lieu de drague. Un beau roman d’amour et de mort à la Navarre, amour hardi et menacé de partout. Glaive au dessus des amants dès leur premier voyage en Sicile. Glaive entre eux ensuite, quand un enfant se glisse entre leurs corps comme une bête douce d’abord et que  » le petit galopin de leur corps » se révèle armé d’un couteau. Glaive de la séparation parce que l’un vit mieux son mariage que l’autre, et que, quand meurt Joseph, l’oxygène de l’écriture ne suffit pas à remplacer le poème de la vie pour Roland. Un roman de braises et de cendres, lyrique et farouche, ardent et cruel, chantant et cru.
Jamais, dans ce roman, ne sont écrits ou prononcés les mots « homosexuel », « bisexuel », pas plus que les mots « pédéraste », « inverti », « sodomite » ou la kyrielle des insultes attachées aux mœurs dites homosexuelles. Entrer dans ce roman, comme dans tout grand livre, c’est accepter la révolution copernicienne à laquelle nous invite l’ auteur, revenir, dans le cas de Navarre, à une enfance païenne du monde – les deux hommes sont d’ailleurs nourris de Tite-Live et de Virgile -, une époque où, dans une Gascogne rêvée, n’existerait pas de terme pour désigner cet amour-là. Il convient donc, pour comprendre l’innocence profane, la pureté pourtant très sexuée de Navarre, de faire une mise au point sur ses relations avec le mot « homosexuel », ce mot devenu courant dans les années soixante-dix.

Navarre n’a pas peur de ce mot et, dans un premier temps, il le revendique dans les entretiens écrits ou oraux qui accompagnent la sortie de ses romans, LES LOUKOUMS (Flammarion, 1973) en particulier, son premier vrai succès. Il le revendique encore en acceptant de participer à l’émission de télévision, devenue légendaire, Les dossiers de l’écran. Pour la première fois, une soirée, le 21 janvier 1975, y est consacrée – avec grand succès ! – au thème de l’homosexualité. À une heure de grande écoute, le débat était précédé de la diffusion du film LES AMITIÉS PARTICULIÈRES, de Jean Delannoy. Ainsi, ce soir-là, Navarre déclare : « Puisque nous sommes là, quelques homosexuels, à apporter notre témoignage, je pense pouvoir dire que, en ce qui me concerne, je ne suis pas né homosexuel. Je le suis devenu très vite et quand je dis très vite, je parle de l’âge de deux ans, trois ans, quatre ans… » . Cette phrase, préparée pour l’émission, il la recopiera soigneusement six ans plus tard dans BIOGRAPHIE (Flammarion, 1981). Dans le contexte des années soixante-dix, Yves Navarre est une figure de proue de la militance, pour conquérir une fierté homosexuelle et pour voir enfin l’homosexualité dépénalisée après l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981. De fait, Navarre a accompagné ce mouvement et ses contemporains et ses lecteurs l’ont aimé ou haï pour cette aura de militant grave qui nimbait ses trente et quarante ans. Son rôle reste incontestable. Mais ce fut toujours avec sa militance singulière d’écrivain, et donc avec des relations de distance, voire de méfiance, envers la cause homosexuelle.
Son écriture, dès la parution de son premier roman, LADY BLACK (Flammarion, 1971), dessine une personnalité ouvertement homosexuelle et originale, une écriture riche de sa touche personnelle, sans modèle déclaré ou reconnaissable. Il rompt avec le bal masqué proustien, les élégants paravents et les personnages de substitution derrière lesquels, pour échapper à la malédiction ancestrale sur Sodome, se cache le narrateur de LA RECHERCHE. Il rompt avec la dualité hédoniste et mystique, la culpabilité mortifiée d’un Gide, d’un Mauriac, d’un Green ou d’un Jouhandeau. Il rompt toute relation de près ou de loin avec une quelconque religion qui mutilerait le corps. Après LADY BLACK où il se peint en diva noire érotomane, il rompt avec le dédoublement féminin cher à un Cocteau ou à un Tennessee Williams. Il rompt avec les frôlements « aristocratiques » et flous d’un Peyrefitte. Il rompt avec le stoïcisme majestueux et virilement olympique d’un Montherlant, tout en conservant son amour de l’antique païen, comme le signe délicatement le « Tibi » par lequel les amants du PETIT GALOPIN closent les lettres qu’ils s’adressent. Il rompt avec la gloire du voyou d’un Genet, sans renoncer pour autant à sa haine des bourgeois ni refuser la part de cruauté inhérente à tout amour. Bref, après s’être vu refuser dix-sept manuscrits, Navarre entre en littérature en héritier de mai 68 et avec une étonnante franchise homosexuelle, mais aussi avec un style immédiatement reconnaissable, sec, saccadé, maigre, cœur qui bat trop vite, tendu, essoufflé, cœur en sang au bout de la plume. Disons qu’ il a avec l’homosexualité une relation ambiguë : bien que militant déclaré de la fierté homosexuelle durant toutes les années soixante-dix, son écriture choisit au départ la fiction et ne saurait se réduire à une étiquette certes pratique, mais froide et scientifique, qui tient plus du scalpel que de l’approche vraiment humaine. Il se vit comme homosexuel mais aussi et surtout comme écrivain, un écrivain dont les désirs sont l’aiguillon de vivre et d’écrire ! Il ressent comme une violence qu’en novembre 1980, au soir de la nouvelle qu’on lui a décerné le prix Goncourt pour LE JARDIN D’ACCLIMATATION (Flammarion, 1980), invité à la télévision, le présentateur du journal de vingt heures, Patrick Poivre d’Arvor, lui dise : « Alors, Yves Navarre, c’est une victoire pour l’homosexualité ?

Le mot « homosexualité », s’il peut épouser sa part réelle d’affirmation revendiquée et de combativité, ne peut pas convenir à sa part de vulnérabilité. Yves Navarre s’avance de plus en plus seul au fil de ses livres, irrécupérable par un quelconque mouvement collectif : dès le début des années soixante-dix, il ne se reconnaît pas dans les homosexuels du F.H.A.R. qui viennent l’intimider dans son appartement et l’accuser de faire de l’argent avec ses premiers succès de librairie. Quelques années après l’accession à la présidence de François Mitterrand, il ne se reconnaît plus dans un parti socialiste pour qui il est un nom célèbre, gage de voix pour un camp politique, plus qu’un homme à vif et un véritable écrivain. Il y a, chez l’auteur du PETIT GALOPIN, un désir de ne jamais être récupéré, une peur d’être dépossédé de soi, « un cœur qui cogne » pour reprendre le titre d’un de ses romans, de moins en moins solidaire, de plus en plus solitaire, tendant aux proches et aux lecteurs un naturel hanté par des pulsions contradictoires, brûlant de vie, en mal d’amour, se conquérant de souffle en souffle, de livre en livre, contre l’obsession de la mort.

Avant d’entrer dans LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS, écoutons-le faire le point et avancer sur la question de l’homosexualité, un an exactement après avoir été couronné du prix Goncourt pour LE JARDIN D’ACCLIMATATION, dans ce qui est le roman de ses romans, BIOGRAPHIE, écrit de mars à septembre 1980, livre de 700 pages, où il entreprend de cerner sa vie, persuadé que le moi est toujours mise en scène, et qu’il faut écrire une autobiographie à la troisième personne pour approcher par fragments le mystère de toute vie, y compris de la sienne :

Le mot « homosexualité » est fait de fil de fer barbelé. Graphiquement, il parque, il campe, il concentre, il acclimate, il menace déjà. Et les homosexuels sont les premiers à s’y prendre. La menace est désirée des deux côtés. (BIOGRAPHIE).

Yves Navarre n’eut de cesse, surtout après son prix Goncourt qui fut donc davantage considéré comme une victoire pour l’homosexualité que comme la consécration d’un style unique, d’arracher ce masque face aux autres et aux lecteurs, de se présenter sous un autre vocable qui s’imposa progressivement dans son écriture et ses interviews : homosensuel. Là encore, Biographie éclaire ce glissement d’un mot à l’autre :

Il ne veut pas de cet autre que lui dont on lui impose l’identité. Il n’est pas « écrivain homosexuel » mais « écrivain et homosexuel ». Il n’écrit pas des romans homosexuels mais des romans de sa sensualité. Jean-Louis lui a dit « tu es allé loin.
Il ne te reste qu’à aller encore plus loin ».
(BIOGRAPHIE).

Le Jean-Louis ici mentionné désigne Jean-Louis Bory (1919-1979), écrivain et critique de cinéma.Autre grand militant de la cause homosexuelle dans les années 70, en particulier avec l’essai MA MOITIE D’ORANGE (Julliard, 1973), il vécut mal, lui aussi, d’être réduit à cette facette de sa personnalité, cachant souvent ses écorchures sous le masque de l’humour. Véritable compagnon de toute pour Navarre, il choisit de mettre fin à ses jours, comme Navarre le fera en 1994.

LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS est un parfait exemple de cet « encore plus loin » à atteindre pour être totalement soi dans un roman : sous un titre apparemment léger, candide, presque badin, nous avons là un roman aussi lumineux que violent, une course à l’abîme gagnée au jour le jour par deux hommes qui se désirent et qui s‘aiment envers et contre tout. Bref, il est temps d’y entrer : LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS, c’est Navarre tout entier, pasionario et bourreau de lui-même, au zénith de son incandescence.

Tout pourrait sembler sourire à Yves Navarre au moment où il écrit LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS, du moins pour qui ne jette qu’un regard superficiel sur sa vie d’alors. Il a trente-six ans. Il fait partie du tout-Paris des fêtes et vernissages, d’une gentry artiste qui le grise. Il dégage cette séduction qu’une photo de lui, nu, a révélée dans les pages de l’éphémère magazine L’AMOUR en 1974 : corps puissant, épaules rondes, muscles doux, cheveux et moustaches drues, regard mélancolique, direct et clair, gland circoncis ou décalotté, muqueuses à la lumière, cœur offert à ne pas briser. Il passe l’été à Joucas, village perché sur les monts du Vaucluse, dans une maison acquise à la fin des années soixante, où il aime fuir Paris. Il a déjà derrière lui six romans et plusieurs pièces des théâtre dont certaines ont déjà été jouées. Il est en voie de quitter le monde de la publicité où il travaille pour bien vivre mais sans conviction. Il peut déjà jongler avec les éditeurs, Flammarion, Grasset, Robert Laffont bientôt… Il a entrepris, pour son nouveau roman, de visiter son arbre généalogique, à la fois pour y trouver un écho à lui-même, l’explication peut-être d’un secret de famille, et qui sait ? de la violence irrationnelle que son père éprouve à l’égard de ceux qui « existent bougrement », pour reprendre une malicieuse expression de Jean-Louis Bory. Un roman né d’une émotion, où biographie et fiction s’interpénètreront comme toujours chez Navarre, une autre façon de «sortir de la gueule du loup par la gueule du loup », comme il l’écrit au début et à propos de BIOGRAPHIE. Il n’a jamais trouvé sa place dans « le jardin d’acclimatation » de sa famille où le masculin, le père et les deux frères aînés, ont écrasé le féminin, qu’il s’agisse de la mère, trop fragile et soumise malgré elle à la loi des mâles, ou d’Yves qui a dû se construire en enfouissant la part de féminité qui le faisait surnommer Yvette à l’école, une Yvette moquée et brimée sans pouvoir se confier à quiconque, même à la mère, et en recourant très tôt à l’oxygène de l’écriture. Quelle aubaine de pouvoir réinventer sa famille à partir d’une photo et d’un étrange silence ! Écoutons-le parler de cette belle entreprise dans BIOGRAPHIE :

Instinctivement, Yves choisit de se réfugier dans son arbre généalogique. Saint-Pardom pourrait être Condom. Joseph et Roland, son grand-père et le beau-frère de son grand-père. Les sœurs Bérard seraient les sœurs Dumas. Bonne-Maman, Jeanne dans la réalité, se serait appelée Sabine. Yves ne change pas le prénom de Clothilde. Texte de supposition, car Yves, somme toute de l’album de famille, ne sait rien d’autre de son grand-père qu’une photo envoyée par Margot peu après l’émission des Dossiers de l’écran. « Pour l’étrangeté de la ressemblance », avait-elle écrit. Même port de moustache, mêmes yeux, même regard.

Et pourtant, malgré ce dehors entreprenant, Yves Navarre va mal, très mal, cet été 1976. Comme il le dit souvent de lui, il est « bronzé du dehors mais pas du dedans » (BIOGRAPHIE). Pour résumer la dépression chronique dans laquelle il se débat depuis des années, dépression qui n’a jamais éteint chez Navarre l’énergie affective et intellectuelle, on peut citer une de ses phrases récurrentes, qui le résume et que l’on retrouve naturellement dans BIOGRAPHIE : « Mon désir de me suicider n’a d’égal que mon instinct de conservation ». On retrouve, sous la plume des personnages du PETIT GALOPIN, cet existentialisme de souffle en souffle, cette conquête de la vie à chaque instant, ce vaillant corps à corps d’ « un condamné à vivre », comme il se qualifiera dans les dernières années de sa vie.

« Le plus beau des suicides est que je vive encore, écrit Roland à Joseph (p.157).
Et ce qui suit n’est recevable que par l’être vivant vraiment : il n’y a d’accomplissement que dans l’inachèvement. Ainsi la mort, à chaque pas, chaque instant, devient vie. Nous nous sommes inachevés, Joseph, jusqu’à l’ambiguïté. » (p.171).

Navarre, en 1976, est désormais atteint de vertiges qui peuvent s’accompagner de pertes de connaissance. Lui qui, selon la touchante formule de Serge Hefez, dans sa préface à l’édition de poche H&O, « avait surtout mal à sa mère »(IBID., p.12) , voit Adrienne s’éloigner du monde et sombrer de plus en plus dans une lent effacement de la conscience. Son père lui-même, René, sentant la vieillesse et la solitude venir, recherche la voix de son fils au téléphone, un fils à jamais incapable de renouer une affection tranchée mais se sentant coupable en même temps de cet éloignement sans retour. Une rupture très douloureuse, l’hiver précédent, avec un garçon qui « s’est mis en communauté avec deux garçons et une fille » (BIOGRAPHIE), lui « a ravi la pesanteur », accentuant, dans le sommeil en particulier, des cauchemars vertigineux de quête irrémédiablement vaine d’un ciel d’enfance. Restent les amis, rares et sûrs, dont une voisine de Joucas, Saubade, qui a l’âge d’Adrienne et se meurt d’un cancer. Il faut lire le chapitre de Biographie intitulé « La peur des étoiles » pour mesurer la torture mentale dans laquelle Navarre se débat au moment de l’écriture du PETIT GALOPIN DE NOS CORPS.

Et pourtant il écrit ! Un roman où sa dualité d’idéal et de spleen se lit de la première à la dernière page. Un cahier qu’un homme, Roland Raillac, commence à la mort de son ami de corps et d’âme, Joseph Terrefort, le 12 mai 1935. À la main, à la plume, sensuellement, amoureusement, il recopie tout. Il tente de fixer les trente-six années d’amour qui les ont liés depuis le 20 juin 1899. Le cahier entrecroise constamment passé, présent, journal de solitude après la mort de Joseph et lettres que se sont échangées les deux hommes, pour garder la trace des illuminations et des désastres partagés, de ce qui fut paradis approché et enfer aussi. Se mêlent au cahier trois lettres de Martial, le fils d’un métayer de Joseph Terrefort, que les deux hommes appellent « le petit galopin de nos corps », et, à la fin du roman, une lettre de Sabine, femme de Roland, à sa sœur Clothilde, femme de Joseph, pour mettre le point final à ce cahier tour à tour chuchoté dans l’ombre et revendiqué comme message pour les temps futurs. LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS embrasse en 250 pages une vie vouée à l’essentiel. Dans cet entrecroisement de dates et de sources, se dessine peu à peu un amour singulier et formidable, au sens latin d’absolu redoutable, dans un entrelacs de notes et de lettres comme de branches : le cahier devient nid où le poème imparfait des mots reflètera peut-être le poème beaucoup plus beau mais toujours inachevé du corps, oiseau insaisissable.

L’âme est ainsi faite que rien ne peut la limiter (…) Elle est cet éclaireur du corps et ne peut s’exprimer que par le corps. Son allance ? Inventerons-nous des mots ? Il le faut. (p.25)

On sent les deux protagonistes du roman hantés par les mêmes obsessions que Navarre : il faut avant tout vivre la poésie de l’amour et du corps, plus grande que la poésie du verbe. S’il faut écrire, c’est pour tenter de fixer ce poème de l’amour, même si écrire est souvent lié à la douleur de ne pas, de ne plus vivre, même si écrire est le succédané d’une perfection que seule la vie pourrait atteindre mais qu’elle ne peut que fugitivement atteindre. Navarre, comme Roland et Joseph, écrit pour fixer du bonheur et limiter le malheur quand il s’installe, le partager avec des inconnus qui recueilleront la leçon d’amour et de vie entre les mots.

Le partage se fait avant tout sur le corps vaste du monde (…) La poésie est autour, entre, sous, dedans, elle est partout, sauf dans les mots, ces tombeaux (…) Nos plus beaux poèmes furent ceux de nos gestes et de nos regards. Car poésie était là, entre nous et en nous, pour nous pousser l’un vers l’autre (…) et nous déchirerons ces petites choses écrites, inscrites, fixées pour retrouver, à nous étreindre, la somme des mots et des signes que nous n’avons pas su coucher sur le papier. (p.43 sqq.)

Là est le militantisme de Navarre : cueillez la vie avant de vous réfugier dans les mots ! L’homme de mots, l’écrivain, chez lui, se nourrit de toute la tristesse d’un amour rêvé ou perdu. Il ne pouvait en ce sens que rejoindre les combats de la fin des années soixante et d’après, pour que les couples différents trouvent leur place dans la Cité, pour que vivent fièrement au grand jour ceux qui aiment autrement que la plupart des autres.

Ah, fâchez-vous, chagrins, notre œuvre échappe à vos castes ! Vous parlez de politique , mais de quelle politique parlez-vous pour tout rogner, ronger de notre monde en ce siècle ? Le seul acte politique est acte de couple quand il organise la vie. Oui, la peau de Joseph était politique tant son contact variait, se modifiait et me modifiait. Nous nous en sommes fait des places dans notre Cité, quelle organisation ! Deux êtres s’unissent comme la nature s’unit aux saisons ! p.48).

Et quel bel amour fou entre deux hommes chante LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS, depuis la décision de se vivre pour Joseph, à vingt-deux ans, le jour de la mort de sa mère, une fille-mère comme on disait, jusqu’à la toilette funèbre de ce même Joseph par Roland ! Deux hommes unis par le rejet de leur famille respective par l’opinion publique, puisque le père de Roland, habitant la propriété de Copeyne, près de la même ville de Saint-Pardom que la mère de Joseph, a sonné le glas le jour du coup d’état de Napoléon le Petit, le 2 décembre 1851, ce qui lui valut des années de bagne à Cayenne. S’opère rapidement une sorte de symbiose ardente entre les deux hommes, un « parce que c’était lui, parce que c’était moi » à la Yves Navarre. Roland n’a que six mois, « deux saisons » (p.12), de plus que Joseph, l’un fils de l’hiver et l’autre de l’été. Ils se sont étreints en rêves depuis qu’ils se sont connus dans le même Collège, à l’âge de six ans. Le latin est leur langue secrète, celle des bergers de Virgile pour qui « Trahit quemque sua voluptas », À chacun son plaisir ! Tous deux porteront moustache. Roland vient de réussir son examen de Sciences-politiques et veut retrouver sa province natale comme Joseph y vit, enraciné depuis toujours : « Toi en rupture de Paris, moi en rupture de soutane » (p.28) , car la mort de la mère a libéré Joseph, éduqué chez les Bons Pères, de tous les interdits.

Je laisserai le Père Supérieur à son Collège de biscuits secs et de cancrelats . (p.25)
Je suis désormais mon Père Supérieur. (p.28).

Deux hommes libres, qui ont la chance d’être nantis, propriétaires terriens tous les deux, mais sans jamais se sentir possesseurs de quiconque ou de quoi que ce soit, toujours en mouvement de vie et d’amour, se vivant toujours au participe présent, comme ce mode fourmille dans le roman. Ne vivant au fond, et malgré le mariage qu’ils s’imposeront -nous verrons pourquoi- qu’un seul amour, en un seul lieu.

Un seul amour, c’est tout. Je meurs où je m’attache. Je vis où je m’attache. C’est la même chose. Un dire sur un mouchoir brodé. Nous sommes un lierre tenace. (p.209)

Fou, sauvage, violent, l’amour qui unit Joseph et Roland. Une violence miroir de la fougue des amants qui font claquer leurs corps à rebours de la morale ambiante. La violence d’un amour souvent assimilée à la pulsion animale réprimée par une société du clan bannissant le désir hors-norme. Les animaux font partie intégrante de la vie de Joseph et Roland : un âne assassiné par un amoureux éconduit et ivre lors d’une étrange nuit de noces où les amants du Galopin se laissent entraîner à partager une baignade et une fin de beuverie sensuelle et terrible avec les garçons du village ; un chat au nom de berger virgilien, Tityre, personnage majeur dans le roman, adopté par les amants quand Martial le leur apporte dans un panier, sur lequel nous reviendrons ; un crapaud qui pleure dans la cave de Roland à Copeyne, que Sabine, sa femme, veut tuer, et qui lui crachera dessus avant qu’il ne l’écrase dans un geste aussi atroce que celui qu’il a dû déjà accomplir pour achever Tityre, cloué par le couteau de Martial sur la table de cuisine de Saint-Pardom. On le voit, LE PETIT GALOPIN n’est surtout pas un roman délicieusement rustique. Le désir, dans son animale et innocente primitivité, y est toujours menacé par la fureur des hommes.

Autre hantise contre laquelle doivent lutter Roland et Joseph : le machisme triomphant. Un chapitre entier du GALOPIN est consacré à décrire une situation où le sang pourrait jaillir à tout instant : le paiement, par le métayer de Joseph, de trente Espagnols venus, sous la conduite de leur « Col », leur chef de groupe, vendanger les vignes de Gascogne. La distribution des sous se fait près d’un long poignard d’argent planté par le « Col » sous la table de distribution. Joseph en tire une rude leçon, son « homo homini lupus », son obsession de « l’homme loup pour l’homme ».

Le sentiment de cette scène, à tenter de le restituer, est bien celui d’un drame, d’un jeu de machos, pour se prouver, prouver à qui, quelle virilité ? (…) Oui, nous sommes tous des estrangers, prêts à nous poignarder. (p.85 & p.88)

Mais cette violence sourde ou déclarée, au lieu de rendre craintifs les amants du GALOPIN, leur fouette le sang, donne à leur étreinte une dimension de défi et de pugilat tendre. De vitale, sanguine et viscérale connivence aussi. Joseph et Roland se font l’amour sauvagement, comme des dragueurs furtifs de la nuit, mais en pleine lumière ou dans leur lit, à toujours écouter l’autre, sans jamais oublier l’autre, sans jamais se lasser de l’autre. Ils s’aiment en totale osmose, sexe, esprit et cœur au diapason.

Et nous n’en finirons jamais d’être ce que nous sommes. (p.23)
Il est dur. Il est de roc… Roland est une bête, animal fou qui a grandi comme moi (…) Tu as des mains légères, longues et massives (…) qui vous protègeraient comme un oiseau tombé (..) des mains lourdes qui se font un creux dans mon ventre quand elles se posent… (p.53)
Tu es un être éternellement embusqué. Bête peureuse qui se cache derrière moi, pour mieux bondir sans doute. (p.58)
Quelque chose me dit que Joseph Terrefort porte en lui une douleur dont il ne veut pas se plaindre, un mal qu’il veut taire, une chose tapie qui ne se nourrirait que d’asphyxie et que, pour lutter contre elle, il s’impose une respiration profonde, purifiée, extraordinairement mesurée. (p.64)
Et quand je fais l’inventaire de son corps, quand je niche ma tête contre sa nuque, quand je me love sur son ventre, quand je serre ses pieds contre mes lèvres, je me sens brusquement à bout de souffle, le cœur battant, presque haletant. Comme si on me retirait mon oxygène. (p.67)
Rien de plus novateur qu’un corps, confronté à un autre corps, quand la complicité du désir mène ce qui est combat. Nous n’apprendrons jamais assez à nous départir des tabous et des normalités. Le couple, quand il est, tournoie vite et son langage ne répond plus à aucun critère. (p.93)
nous avons existé au risque de nous faire injurier, accuser de toutes sortes de lyrismes, quand notre vrai sujet est corps à corps. (p.95)
Troublante présence de cette bête au creux de moi-même, comme une naissance. (p.96)
Notre amour, Joseph, a ceci d’unique que nous l’avons vécu sans jamais rien rêver de mieux. (p.120)
Là, je me perds et j’embrasse. Curieuse bouche. Je suis mon propre voyeur, et puis aussi le tien. Toute une bande de violeurs qui harcèlent la porte de ton corps. Tu te cambres un peu, tu t’écartes et là, au plus près, comme à bout de souffle, je sens grandir en moi comme un désir de mordre, ou bien de crever. Je me relève, je cherche l’axe de ton corps et, position dominante, je plonge et glisse en toi. Tout alors nous couvre et nous cache. La nuit molletonne, je me durcis. Tu te cramponnes aux draps. Je te mordille la nuque. Je me perds dans tes cheveux. Je retrouve l’odeur d’un vent du jour, d’un soleil de fin d’après-midi, un brin de paille ou un pétale séché. De nouveau, tu jaillis ton entier de moi alors que j’entre en toi Et si je te ceins de mes mains, c’est pour saisir ton sexe comme je saisirais le mien. Tu es mon double. Par vagues successives, je m’insère, et quand tu jouis, je jouis. C’est la même jouissance. (pp.152-153)
Roland ! Tu as le corps des jours et des saisons ! Je gravite autour de toi. Tu me lâches dans l’espace pour mieux me rattraper. Surtout, ne m’abandonne pas, un jour. Je n’en finirai pas de tomber. (…) Et un jour quelque chose craquera en toi, ou en moi. Mais pour l’instant, suite d’instants, que la chute est ascendante ! (p.154)

On remarque que cette symbiose âpre est l’envers des terreurs qui donnent le tournis de la chute à Yves Navarre, en cet été 1976 où il écrit LE GALOPIN. Il le confirme dans BIOGRAPHIE, en un poignant regarde-moi qu’il adresse à Rupture n° 2, le garçon qu’il voudrait encore, quatre ans après, convaincre de revenir :

pourquoi m’as-tu quitté pour un mirage ? Pourquoi t’ai-je quitté pour une jalousie ? Ce qui se partage à deux ne se partage pas en trois ou dix, ou cent. (…) Je t’avais offert un pull neuf, blanc. Tu étais beau, torse nu, dedans. À deux, on peut regarder les étoiles. Les fils, alors, se tendent. Tout tient en place dans l’espace. L’amour saltimbanque, tu connais ? ( BIOGRAPHIE)

À cette lévitation des corps accordés dans un étrange partage de violence et de connivence existentielle, s’ajoute, dans LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS, un autre délice de l’amour d’un vrai couple selon Navarre. Nous pourrions l’appeler l’extase du fœtus adulte, car elle est liée à la plongée onirique dans la caverne de protection de l’autre, retour au paradis intra-utérin et plongée qui se fait dans et par toutes les humeurs suaves épanchées des corps se faisant l’amour : salive, sueur, larmes, sperme, sang… autant de liquides et matières qui scellent sans scléroser :

Tu te mouilles les lèvres chaque fois que tu vas parler (…) Un mot, et tu as l’eau à la bouche. Et tu me mets l’eau à la bouche. (pp.54-55)

Ton nombril ? Il est étrangement profond. Comme si ta mère, elle aussi, avait voulu te retenir. Comme si elle avait tout fait pour qu’on te voie le plus tard possible. (p.53)

« Tu pleures, maintenant ? Je me suis jeté contre toi et nous nous sommes étreints, comme cassés, l’un à l’autre. Tu as dit à voix plus basse en souriant « Ça ne te ressemble pas » pour ajouter ensuite « Ça nous ressemble trop ». (p.76)

Et si sortant de toi, il y a sur ma verge des taches de fange, ce n’est plus un dégoût qui me hante, brusquement. Cette traînée de toi, je l’accepte. Le repas de nos corps, aussi, est là. Je m’essuie comme d’autres, en dîner du grand monde, s’essuient les lèvres. C’est le même geste. La même tache. Des mêmes bouches.
(p.155)

Mon ventre contre le sien, mes cuisses plaquent ses cuisses, nos pieds se crochètent, nos sexes croisent le fer, s’incrustent dans nos ventres, les bras tendus sur ses poignets, mon buste relevé, et lui roulant sa tête de droite, de gauche en souriant, je lui crache en plein visage, crachat mêlé à la pluie. (…) Il se redresse un peu et à son tour me crache en plein visage (…) un orage et deux ténébreux qui se crachent dessus (…) Toute jouissance est crachat ! L’idée même de saleté est artifice, entrave à l’étreinte quand elle se veut assumée (…) cette terre qui a soif et qui boit ce qu’elle reçoit sans se demander si c’est bien ou mal, bon ou mauvais, si ça se fait ou ne se fait pas (…) le crachat fut notre manière de tonnerre et d’orage, de menace. Un baiser (p.93 sqq.)..

Pour atteindre cette tiédeur amniotique, les corps, dans LE PETIT GALOPIN, s’enlacent l’un à l’autre, on l’a vu, mais s’enlacent aussi à la nature et aux saisons, peau de deux hommes contre la peau de la terre, du vent, de l’eau et du feu. Le parisien Navarre fuit Paris que son personnage Joseph qualifie de « pute » et de « Paris-la-dominante » (p.24 & p.28) au début du roman. Roland ne retrouvera Paris que pour y mourir de mort violente. Dans LE GALOPIN, pour retrouver le temps et le paradis perdus, Navarre plonge dans ses paysages de province, Gascogne natale et Provence de Joucas confondues. Ses amants font l’amour avec le paysage et les saisons, comme Lady Chaterley et son homme des bois dans les trois romans que leur a consacrés D. H. Lawrence, auxquels on ne peut pas ne pas penser en lisant certaines phrases du PETIT GALOPIN :

Le soleil se met à percer (…) Un arc-en-ciel se forme (…) Roland pivote sur lui-même, s’allonge, nichant sa tête au creux de mon ventre et de mes cuisses (…) Curieuse impression que celle de la pluie qui sèche à fleur de peau, astringente, presque acide, comme si elle laissait des plaques, une marque. (p.96)

Nous nous habillons en vitesse. Roland a essuyé mon ventre avec le pan de sa chemise en me traitant de petit cochon. Il parle. Il se vante. « Moi, j’ai joui, après toi, c’est parti avec le vent, les bras en croix, je te tournais le dos. Pas besoin de me toucher. Les nuages me léchaient. (p.97)

L’eau a un goût âcre, comme une salive. Et nous rions d’être encore des enfants (…) nous nous réjouissons d’avoir ouvert une grande porte imaginaire, d’avoir marché, puis nagé dans l’eau de nos bouches.
Jamais poème ne sera assez vrai pour dire cet accord, l’odeur de la pluie, le déchirement des éclairs, les roulements du tonnerre et les montagnes sombres des nuages, comme si tout au ciel avait voulu nous ensevelir pour nous garder, dans la position de notre étreinte.
(p.98).

L’amour des corps atteint là le spasme de l’éternité. Le poème, chez Navarre, ou plutôt le poème en prose qu’est LE PETIT GALOPIN, n’est qu’un faible reflet de l’intensité mystique d’une belle rencontre corps à cœur.

Mais, s’il connaît des « illuminations » comme celles que nous venons d’évoquer, cet amour, chez Navarre comme chez Rimbaud, connaît aussi ses « saisons en enfer » qu’il faut ici écrire au pluriel car, à trois reprises, les amants du Galopin sont soumis à la torture. Curieusement, le malheur survient lorsqu’ils sortent de la bulle du couple, qu’ils connaissent les ravissements de la tentation mais aussi les horreurs de la damnation. Et si l’on emploie ici un vocabulaire religieux pour un auteur qui a professé son refus de toute religion révélée, force est de constater que pèse sur LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS un fatum, un destin qui donne au roman des teintes de tragédie autant que d’hymne à l’amour fou. À chaque lecture, à chaque lecteur, le roman prend des couleurs changeantes : sa grandeur, sa beauté tiennent dans cette ambiguïté à jamais insoluble. Comme tant de grands auteurs, Navarre est un paradoxe vivant devenu écrivain, où l’on peut puiser vaillance heureuse autant que désespérance.

Car il n’est pas libre de tout comme le vent de Saint-Pardom, l’amour qui unit pendant trente-six ans Roland Raillac et Joseph Terrefort. Il doit se heurter à l’armure coriace de la coutume des autres. Il doit faire avec les convenances d’un temps victorien qui, pour verser dans un vingtième siècle de la technique, de la vitesse et de la soif décuplée du lucre, n’en reste pas moins soumis à des devoirs de décence. D’autant plus impérieux sont ces devoirs qu’ils rejoignent, chez Roland et Joseph, un lancinant besoin de paternité. Yves Navarre ne se contente surtout pas de peindre, dans son GALOPIN, des anges sauvages. Ces hommes hantés par l’absolu doivent affronter le réel et sont comme hantés également par l’atroce obsession d’une malédiction. Le désir primitif n’est pas qu’innocence et tout amour différent se heurte aux assauts de l’interdit et de la culpabilité.

Tout d’abord, lors de leur premier voyage à Taormina, en Sicile, l’hiver 1901. On est au pays qui a fait rêver, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, August von Platen et où s’est installé Wilhelm von Gloeden pour y vivre et y photographier les jouvenceaux de son Arcadie intime. Roland et Joseph y rencontrent Sandro, jeune pêcheur aussi beau que le Tadzio de Thomas Mann dans LA MORT A VENISE, mais qui n’a pas froid au corps, lui, et ne se contente pas de lointains regards insaisissables. Il va même montrer aux jeunes étrangers le chemin du plaisir, en étant leur premier trait d’union.

Sandro retire sandales et chemise. Pieds nus, torse nu, vêtu d’un seul pantalon court (…) il attend, un cube de savon à la main, un gant à l’autre. Cette fois, je renvoie à Joseph : « À prendre ou à prendre. Pas d’alternative ! » (…) Il (Sandro) nous sourit. S’approche du lit, retire son pantalon et s’allonge nu, bien au centre, la tête entre les deux oreillers, les mains derrière la nuque « Siamo amici, vero ? » (…) Et sur les lèvres de Sandro, j’ai trouvé l’empreinte des lèvres de joseph. Ce fut notre premier baiser. (p.33 sqq.).

Bref est le plaisir, durable l’initiation, comme si tout arcane devait se payer d’un choc « tragique ». L’adjectif apparaît sous la plume de Roland. La description du malheur est d’autant plus forte qu’elle résonne durant tout le cahier. Une brusque bourrasque renverse la barque de Sandro, durant le séjour à Taormina, et il meurt, pris sous la coque. La mort de Joseph, trente-quatre ans plus tard, renverra Roland à cette douleur indépassable et c’est ainsi que vient à lui le fantôme de Joseph, comme celui de Patrocle à Achille :

au milieu de la nuit tu te lèves et, debout, sur le lit, tu te mets à frapper le mur de tes poings en appelant Sandro. Oui, Joseph, la terre entière a basculé autour de notre tête et nous retient prisonniers, toi, moi, et lui, encore et toujours. Et tu cognes le mur, et je te ceins de mes bras. Tu vois, tu vis encore ! Tu vis ! Je le dirai, tu m’entends ? Je l’écrirai. (p.42)

Très tôt, dans LE PETIT GALOPIN, on entre en tragédie, comme chez tous les tragiques où l’on sait que l’on est convié au cérémonial d’une mise à mort. Sandro ouvre la marche de la cérémonie funèbre. Mais il a laissé sa leçon d’amour et le roman devient un étrange labyrinthe où du bonheur reste possible sous l’œil atroce du destin. On est toujours au cœur de la vie et de l’œuvre d’Yves Navarre : des fragment de paradis dans un terrible glacis.

Même cérémonial avec celui qui, dès son apparition, au cimetière, le jour des obsèques de Joseph, est appelé en même temps Martial et « le petit galopin de nos corps » (p.77) . Il est le fils du métayer de Joseph, Robert, et sa présence aux obsèques renvoie Roland au même sentiment tragique que Sandro. Martial n’est pas mort mais il fut pour les amants de Saint-Pardom le bel ange au couteau, le bel ange du plaisir, de la paternité initiatrice et de la mort. Il leur est apparu tout nu, dans la cour de la métairie, le jour du paiement des vendangeurs espagnols. Il devait avoir, d’après Joseph, cinq ans. La suite du roman prouvera qu’il en avait huit. Un an plus tard, Joseph fait un rêve, le rêve d’un œuf où Roland serait logé, « comme un fœtus vivant encore qui aurait eu (s)es traits d’adulte » (p.128) . Un œuf immangeable. Pour la première fois, apparaît, sous la plume de Joseph, une expression terrible de culpabilité : « cet œuf est notre mort. L’inutilité de nos jouissances… »(p.130). Puis Joseph, dans son rêve, se ressaisit et gobe l’œuf avec jouissance. Mais le coup est porté : deux ans après sa première apparition dans la cour de la ferme, Martial vient offrir aux amants un chat qu’ils nomment Tityre et s’introduit progressivement dans leur vie pendant deux années, huit saisons comme on compte à Saint-Pardon. L’enfant se glisse de plus en plus loin et incarne le désir d’un enfant, chez Joseph surtout. Un jour, à neuf ans, il les suit dans leur sieste et ce seront deux années de belle initiation, pour Martial comme pour Roland et Joseph.

Et quand un jour, étourdi par tout cela, Martial me vit jouir, il s’étonna et gravement me caressa le ventre (…) Tout désormais était montré. Autre leçon de vie. (…) Il ne lui restait plus qu’à grandir, grandir encore, et un jour jouir comme nous. (…) Pour nous, les hommes ont inventé le mot scabreux. Un mot qui fait un bruit de pendu, un bruit de squelette, un mot répressif. Un mot pour faire peur. Mais jamais nous n’avons eu peur de Martial. Il n’y eut jamais entre lui et nous d’intentions. Il y eut initiation. Le grand O de sa bouche attendait une réponse. Nous la lui avons donnée. Et notre plaisir ne fut que son désir, petit galopin de nos corps. (pp.172-173)

Mais, comme avec Sandro, l’extase précède la chute. Le jour où, à plus de onze ans, Martial jouit sous leurs deux corps qui jouent à le plaquer aux draps, il quitte le lit, la maison, plante un couteau dans le ventre du chat Tityre sur le bois de la table, le laisse agoniser, et s’en va. Il laisse Roland et Joseph sous le choc de la même malédiction qu’avec Sandro. La magie est morte. Saigne la plaie incurable de la faute : Roland et Joseph sont chassés d’Arcadie. Comme Rimbaud, ils sont rendus à « la réalité rugueuse à étreindre ». Ils vont prendre femme.

Troisième rencontre, double cette fois, pour le meilleur et pour le pire : les sœurs Bérard, riches filles de commerçants de Saint-Pardom, partis en tous points convenables pour les us et coutumes des années 1900. Dès sa première lettre à Roland, le 20 juin 1899, Joseph savait, à vingt-deux ans, qu’on n’échappe pas impunément à la morale de son temps et se préparait, comme il y préparait Roland, à une double vie. « (…) nous prendrons femme, toi comme moi. (…) Nous leur donnerons tout ce que des femmes sont en droit d’exiger de leurs époux. » (pp.26-27). On voit là combien Yves Navarre ne cherche pas à embellir ses personnages, pour leur faire servir une cause au-dessus de toute noirceur. Deux hommes s’aimant au début du vingtième siècle ne pouvaient échapper, selon lui, à l’hypocrisie victorienne et, tout en redoutant le machisme, tombaient eux-mêmes dans un inquiétant sexisme. Mais, selon la phrase célèbre d’André Gide dans son JOURNAL, « c’est avec les bons sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature », et Navarre sait éviter dans son œuvre tout manichéisme. La vérité de son roman lui importait plus que la pureté d’une cause – on l’a déjà vu lors de l’épisode de Martial – ou la peur des sarcasmes des féministes qu’il tenait par ailleurs en grande estime. LE PETIT GALOPIN DE NOS CORPS est à la fois rêve utopique et miroir d’une réalité historique.

Le mariage de Joseph avec Clothilde et de Roland avec Sabine échappe d’ailleurs vite à la caricature et rejoint une autre œuvre de D. H. Lawrence que le cinéma a rendu célèbre : FEMMES AMOUREUSES devenu LOVE en 1969 devant la caméra inspirée de Ken Russell. Le quatuor de Lawrence ne se marie pas mais les rapports y sont aussi nuancés que chez Navarre. On peut lire et voir le dénouement du roman anglais comme plus sombre que celui du GALOPIN, pour ce qui est des liens entre hommes et femmes. Alors que les deux couples aboutissent à la mort ou à un échec de compréhension chez Lawrence, le roman de Navarre nous laisse sur une touche d’affection et de lumière. Certes les deux époux de Navarre ont joué au défi de la nuit de noces réussie et à la gageure d’avoir deux enfants quasi au même moment, et cela sent la nécessité romanesque. Certes le couple que forment Roland et Sabine est le parangon d’une rencontre impossible, entre les rêves douloureux de Roland et l’étroitesse bourgeoise, la lourdeur comptable, la frustration sexuelle de Sabine. Mais le couple de Clothilde et de Joseph révèle une fois de plus que Navarre est subtil : Joseph est celui des deux hommes le plus remué par le désir de paternité, comme l’avait montré le rêve de l’œuf. La douceur épanouie mêlée d’affectueuse distance de Clo, diminutif qui en dit long entre les époux, permet à Joseph de se sentir serein et presque comblé :

Je vais te rejoindre, m’allonger à côté de toi. Il nous reste encore à descendre le plus grand fleuve du monde. Corps parallèles. Notre lit, cette pirogue ! (p.196)

Mais Roland est loin de cette sérénité. Il ne se contente pas des images de Joseph qui écrit que Clo est « l’onde » et Roland « le vent » . Il ne supporte pas
… l’idée de n’être plus ensemble que côte à côte, à nous inventer de nouvelles étreintes toutes plus intellectuelles les unes que les autres. (…) À trop exister parfois, on se sent insupporté et tout devient insupportable. (p.216).

Comme avec Sandro et Martial, l’idylle se termine par un cauchemar, en 1913, pour Roland seul cette fois. Il y a un crapaud dans la cave de Copeyne que Sabine veut tuer. Roland, le cœur serré, s’en charge, approche l’animal, reçoit en plein visage la brûlure d’un crachat avant de le tuer, puis la cruauté d’un baiser de rupture de la part de Joseph :

Je m’acharnais car il restait la tête et ces yeux qui me regardaient. (…) Et je suis là, depuis des heures et des heures, à tenir ce stylographe comme on brandit une bûche. (…) À m’étonner que ce petit meurtre soit plus grave que la mort d’un enfant. (…) Nous nous sommes craché au visage. Nous aussi, Joseph. Les yeux grands ouverts. Nous aussi. (…) Tu m’as longuement tenu la nuque. J’ai dû me relever pour me dégager de ton emprise. Et là, face à toi, je ne sais plus qui s’est penché vers l’autre, qui a attiré l’autre, nous nous sommes embrassés, bouche fermée, à nous écraser les lèvres, à sentir le rempart de nos dents. Et nous ne nous sommes même pas pris les mains l’un de l’autre (…) Puis tu as reculé (…) pour me dire vivement : « J’aime Clo, tu sais !… Nous l’aurons, notre fils ! » (pp.226-227)

Le crachat d’amour est devenu brûlure. Navarre reste presque silencieux sur les vingt-deux ans qu’il leur reste à vivre côte à côte, la Grande Guerre où leur charge de famille leur évite le front, et des années de vie pâle, émaillée de voyages, jusqu’à la lente agonie de Joseph en 1935.

C’est la mort qui ravive l’amour et fait ouvrir le cahier d’une vie. C’est la mort qui fait se retrouver les amants pour la toilette funéraire et leurs dernières caresses d’amour. C’est la mort qui rapproche Roland de Clo, la femme douce : elle le laisse se recueillir à Saint-Pardon pour écrire son cahier, dans la présence encore vibrante de Joseph. C’est la mort qui fait que tout va pudiquement vite : Roland, avant de retrouver Paris, donne Polignac, sa métairie, à celui qui la travaille, Martial. C’est la mort qui fait aller Roland à Vincennes, dans la nuit du premier au deux février 1936, dans un buisson non loin du château, au devant d’un poignard pour le coup de grâce.
Et quand le cahier est en lieu sûr, entre les mains de Clothilde comme entre celles de tous les lecteurs sensibles, Navarre peut faire effraction après la plume de Roland écrivant à Clo :

«Ne me juge pas. Partage. Je t’embrasse tendrement. Adieu. Roland. »

Un cahier dans un tiroir fermé à clé. L’aventure comme le texte est effraction. Je vous en supplie. (p.247)

Chamade. Style asthmatique après le style chantant de tant de pages du cahier. Écorchures et fierté. Les yeux dans les yeux des lecteurs comme sur les photos, comme Tityre poignardé, comme le crapaud de Copeyne. Souvenez-vous que Joseph et Roland ont ouvert le grand portail de l’arc-en-ciel.

Je vous en supplie.

Pierre LACROIX, printemps 2014

En finir avec Edouard Bellegueule, Edouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueule ., Édouard Louis (2014 – Le Seuil)

Pas facile, pour parler de ce livre, de se libérer du concert de louanges dont on l’a entouré dès sa parution. Premier roman d’un jeune homme de 21 ans, d’origine modeste, élève de l’Ecole Normale supérieure où il poursuit de brillantes études de philosophie et sociologie, ce livre a eu un succès foudroyant. « Un récit d’apprentissage fulgurant » (Fabienne Pascaud, Télérama), « un roman d’une radicalité stupéfiante » (Gildas Le Dem, Têtu), « maîtrisé et bouleversant » (Élisabeth Philippe, Les Inrocks), etc., etc… Aucune critique négative.

Dans un entretien (Les Inrocks, 22/01/2014), Édouard Louis déclare : « Je ne voulais pas que mon livre soit un beau livre, mais une littérature laide, repoussante, irritante ». Son sujet ? La vie d’un enfant puis d’un adolescent dans une famille pauvre, en Picardie, à la fin des années 90 et au début des années 2000. Est-ce un récit autobiographique ? Rien n’est moins sûr. Est-ce la Picardie, entre Abbeville et Amiens, au début du XXIème siècle ? De cela aussi, on peut douter.

Pour réaliser l’idéal littéraire exprimé ci-dessus, il faut que le monde qu’il décrit soit hideux, cruel et repoussant, comme tout ce qui selon lui, naît de la misère. Et c’est en Picardie qu’il doit trouver ses exemples. Mais une Picardie rebaptisée Nord, non par imprécision géographique, mais parce que le Nord a une connotation économique et sociale que Zola a popularisée. Et nous voilà projetés dans une Picardie nordiste misérable, avec une accumulation de détails répugnants. Tout cela est-il inventé ? Si le roman se passe dans un même lieu et dans une même famille, et en cela c’est une œuvre romanesque, c’est aussi un catalogue d’inepties, de tares, de bêtise, de saleté que l’appartenance à une classe sociale défavorisée ne peut absolument pas expliquer. Dans La voix du Nord, Édouard Louis déclare : « Les gens qui connaissent peu ces milieux déshérités sont stupéfaits ». Même si on les connaît, on peut l’être. On se croirait au milieu du XIXème siècle ! Les hommes, qui travaillent à l’usine, y sont tous alcooliques et passent leur temps libre devant la télé et les films pornos, quand ils ne maltraitent pas leur femme. Les enfants, livrés à eux-mêmes, boivent aussi et les comas éthyliques ne sont pas rares. Leurs dents ne sont pas soignées et ils ne touchent jamais un livre ! On fait rarement appel au médecin, faute d’argent. Et l’école ? et la médecine scolaire ? et la Sécurité sociale ? et les Allocations familiales ? Tous ces avantages et acquis sociaux seraient-ils inconnus en Picardie ? Certaines personnes ou plutôt personnages ont aussi un comportement aberrant : la grand-mère rince une bouteille de lessive pour en faire une carafe, le père, après avoir (fort mal) tué le cochon, en boit le sang encore chaud au lieu de préparer le boudin, les garçons torturent les volailles, la tante s’arrache les dents avec une pince quand elle est saoule, comme ça « sans raison, pour jouer ». On pourrait continuer et souligner les invraisemblances du récit comme les incohérences, la méconnaissance, voire les ignorances du monde rural environnant (non, cher Édouard Louis, on ne peut pas faire du pop-corn avec le maïs que l’on va prendre chez le voisin et ce n’est pas du fumier qui se consume le long des routes !). De ces absurdités, dont certaines relèvent du surréalisme, le livre est plein et ce n’est pas du surréalisme littéraire.

Ce catalogue de situations, d’actes, de personnages, est si invraisemblable et même contradictoire, si caricatural aussi, qu’on peut se dire, en première réaction, qu’il s’agit là d’une construction purement intellectuelle. Bref, disons le mot : d’un canular. Qu’est-ce qu’un canular ? Le mot appartient à l’argot des élèves de Normal Sup’ : il s’agit d’une mystification. Or, notre auteur n’est-il pas normalien ? Mais tout un chacun peut lancer un canular : Victor Lustig et la vente de la Tour Eiffel en 1925, Orson Welles et la guerre des mondes en 1938 sont parmi les plus célèbres. Il en est d’autres et plus récents. Canular radiophonique, téléphonique…, il en est aussi de littéraires, le plus abouti étant celui de Pierre Louÿs avec ses Chansons de Bilitis. Supercherie de grand talent. Il n’est pas sûr que le roman d’Édouard Louis (tiens, Louÿs, Louis ? Pierre Louÿs est né Pierre Louis, rappelons-le) soit de la même qualité. Faut-il aller jusqu’à dire qu’il s’agit d’une imposture ?

Narrativement parlant, plus gênantes encore sont les imprécisions touchant le narrateur. Imprécisions dans les faits : son âge d’abord. Il a dix ans quand commence le récit et entre au collège. Mais de l’école primaire, il ne dit rien. Il prétend n’avoir jamais eu un livre entre les mains avant d’être au lycée : étrange affabulation ! Il n’avait peut être pas de livre, mais à dix ans, il tenait un journal ! Et surtout n’oublions pas que ce garçon est entré à Normale Sup dont la réussite au concours n’est pas accessible à beaucoup. Comment donc lui en est venue l’idée ? Quel dossier a-t-il constitué ? A-t-il eu une bourse pour faire sa « classe prépa » ? Et dans quel lycée a-t-il fait une classe préparatoire ? Où était-il logé ? Pour lui qui a connu la misère, les contingences matérielles sont étrangement secondaires.
Plus graves sont les imprécisions d’ordre psychologique : comment perçoit-il le monde, son corps, sa sexualité ? Il en reste presque toujours à des clichés qu’on lit partout sur les jeunes homosexuels : une voix et des attitudes féminines, une certaine fragilité qui le détourne des sports violents et lui laisse les doigts écorchés quand il doit transporter son sac etc., etc…On a droit à bien des clichés : en cachette, il revêt les habits de sa sœur, il imagine les seins des femmes comme « deux excroissances, deux anomalies, des amas de pus qui se forment sur le corps des personnes malades », et, à force de se masturber sans succès, il a le sexe qui se couvre « de brûlures et de cloques ». On passe du cliché au fantasme. Et lui, dans tout cela, que ressent-il dans son cœur et son corps ? Il n’exprime que le dégoût qu’il a facile d’ailleurs : certes, les crachats sont répugnants, mais pour lui surtout insultants, mais précisons que ce n’est pas l’odeur qui les caractérise, tout comme les garçons qui le persécutent n’ont certainement pas « cette odeur de laitages pourris et d’animal mort ».

Quid des jeux dans le hangar, avec d’autres garçons ? Sur ce point, tellement central puisqu’il touche à l’homosexualité du narrateur, le lecteur reste hélas dans le flou et l’invraisemblable. Les deux plus jeunes participants de cette partouze rurale ont « neuf ou dix ans », nous dit l’auteur, et leurs partenaires une quinzaine d’années. Pour les jeux sexuels auxquels ils se livrent, ils s’inspirent d’une cassette porno hétéro. Mais par quel mystère y a-t-il un magnétoscope dans ce hangar ? À nouveau on tombe ici dans le fantasme : les garçons se « pénètrent » allègrement comme s’ils n’avaient fait que cela depuis leur naissance. Aucune douleur, aucun recul !
On sort de cette lecture avec le sentiment d’être victime d’une esbroufe, habilement bâtie par un auteur dont le style a de grandes qualités, concis, clair, avec un savant dosage de parler populaire et d’argot. Tout est réuni pour rallier un très large public : de l’intellectuel qui se délecte à l’évocation des classes les plus pauvres à la « ménagère de moins de cinquante ans », un peu voyeuse en passant par le jeune homo mal dans sa peau que les malheurs de Bellegueule émouvront. Devant le succès du livre, on peut toutefois s’inquiéter : quelle image ces milliers de lecteurs auront-ils des classes les plus pauvres ? Quelle image des homosexuels ? Quelle image de la Picardie ? Le succès de ce livre n’est pas sans rappeler celui de Pays perdu de Pierre Jourde. Dans Médiapart, Jacques Bolo n’y allait pas par quatre chemins pour parler d’imposture littéraire : « L’imposture littéraire actuelle consiste à nier l’autobiographie en la considérant comme autofiction. Ce n’est pourtant pas compliqué. Quand on ne distingue pas la réalité de la fiction, on a des problèmes. »
Édouard Louis devra-t-il faire face aux mêmes ennuis judiciaires que Pierre Jourde, à propos de son village picard et de ce qu’il en dépeint ? Nous connaissons la Picardie comme une région d’agriculture riche, aux rivages ensoleillés, aux belles forêts. De toute évidence, ce n’est pas celle d’Édouard Louis. Ou bien alors se voudrait-il plus ethnologue que romancier, d’une terre inconnue ? La réalité, il est vrai, dépasse quelquefois la fiction : Bellegueule est assurément un patronyme assez courant en Picardie, dans le Nord, jusque dans l’Aisne et la Seine-Maritime. Mais « contrairement à la réalité », écrit The Huffington Post, le livre de ce « long jeune homme aux yeux bleus aussi clairs qu’un ciel du Sud, dont le visage racé et le maintien un peu maniéré laisseraient supposer une éducation raffinée », ne relèverait-il pas plutôt d’un coup de bluff, jouant sur l’outrance, tout simplement ? Or, si tout en cherchant à apitoyer le lecteur sur une « enfance de la privation et de la négation de soi », il sait bien avec Gide que l’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments. Ni de la littérature tout court, « même laide, repoussante, irritante », avec de l’outrance à jet continu.
Claude Thévenet
39400 Morbier

FIST, de Marco VIDAL, Zones, Éditions La Découverte, 2015

Réduire le fist fucking à la violence du « poing » est un contresens, dit le prière d’insérer du livre de Marco Vidal, nom de plume d’un professeur de philosophie qui s’est fort documenté sur le sujet de cette pratique sexuelle moderne. « Le plaisir civilise la main pour mieux réinvestir les puissances imaginaires du corps dans une union improbable qui pourrait bien aussi s’appeler « amour ». »

Le fist passe pour une invention sexuelle du XXème siècle. Possible, mais pas sûr. Pratique assez répandue ou du moins connue chez les gays masculins, mais que l’on trouve également chez les lesbiennes et hétérosexuels, car le fist peut être aussi vaginal. Lars von Trier dans le chapitre 6 de Nymp()maniac, film si singulier et audacieux, intitulé « L’église d’orient et d’occident (le canard silencieux) », l’illustre expressément sous le nom de « Silent duck » (le film est en anglais) en la personne de Joe interprétée par Charlotte Gainsbourg, démonstration à l’appui. Elle serait née en Californie dans les années 60 et de là se serait étendue à tout le continent nord-américain avant de passer en Europe. Mais Marco Vidal qui dans son livre en décrit les modalités et en recherche une trace historique, n’assure pas que cette pratique soit, comme l’a déclaré Michel Foucault, la grande invention sexuelle du XXème siècle. Pourtant, ni témoignage écrit ni représentation graphique n’indique quelque trace que ce soit de cette pratique dans l’histoire, alors qu’elle est finalement si simple, contrairement à toutes les « perversions » possibles que l’on connaît dans les différentes civilisations. Marco Vidal évoque l’empalement et Sade, mais pour en écarter toute similitude de sens, car le fist – quelquefois dénommé « handballing » ou traduit sans succès en français par « poinglage » – n’a qu’un très lointain rapport avec les pratiques SM, s’il en a un tant soit peu. Signalons ici que l’auteur relève et commente dans son livre, sur deux pages, l’apparition pour la première fois dans le cinéma français, de la pratique du fist dans le film de Philippe Vallois, Johan, mon été 75, film sorti en 1976 mais amputé de cette scène et de quelques scènes d’érection que l’on retrouve dans le DVD publié depuis. Signalons aussi que le cinéaste a publié chez ErosOnyx Éditions un ouvrage intitulé La Passion selon Vallois dans lequel il rappelle les circonstances du tournage de la scène du fist et l’optique dans laquelle il l’a insérée.
Le mérite de l’auteur est de lier le fist au plaisir, à un plaisir très particulier, à un acte de tendresse, à l’amour, qui est le dernier mot du livre (l’avant-dernier en fait). Si la main peut tuer, elle peut aussi, et c’est là tout l’intérêt du fist, dompter ces capacités criminelles pour n’être que caresse. « Au fond du fist, il y a un principe de délicatesse ». Le poing est sans doute violence, mais avec le fist il devient poing d’amour.
L’essai de Marco Vidal est tout à la fois historique, sociologique, médical, littéraire aussi parce que le style en est souple et personnel… C’est une histoire de la sexualité sous un angle particulier. Très documenté, l’auteur ne manque pas de donner ses sources et l’étonnement du lecteur peut être total quand il cite et commente le Cantique des cantiques :
Mon ami a tendu sa main par l’ouverture
et mon ventre était en tumulte à cause
de lui
« Mots sans origine ni passé, écrit Marco Vidal, ombre portée du désir, où brûlent le rêve de l’autre et de soi, le baiser et la caresse, la peau et les viscères, le chaste et l’impur : inimaginable et visible effraction, conjonction scandaleuse de la main et du ventre. »

A propos de NETSUKE

« Longtemps la maison châtiée resta en proie aux fantômes de la solitude » – Netsuké , Vent de la Folie dans les Branches (p.91).

Dans la revue Les Temps modernes (N°624, mai-juin-juillet 2003) les curieux pourront lire un article de Philippe Bonnin, dont le titre indique explicitement le sujet :
L’impossible clôture de la maison des contes japonais.

Une bibliographie abondante en fin d’article indique en particulier un livre de René de Ceccaty, Ryôji Nakamura (1999), La princesse qui aimait les chenilles ; Contes et légendes d’Asie, Paris, Philippe Picquier, 157 pages.

Studio Magazine Ciné Live ( avril 2014) : une brève de Xavier Leherpeur sur le SEBASTIANE de Didier Roth-Bettoni chez EO

(Derek Jarman) fut l’un des fers de lance du cinéma gay des années 80, à la fois politique, militant et sophistiqué. Et celui qui découvrit Tilda Swinton (Edward II, The Garden, Caravaggio). Un cinéaste décédé en 1994, souvent minoré, réduit à sa seule homosexualité et qui mérite mieux que cette épitaphe réductrice.

Didier Roth-Bettoni analyse avec acuité et pertinence son œuvre à l’ombre de son premier dont le DVD accompagne le livre.

Xavier Leherpeur, Studio ciné live, avril 2014

INVERSES – HORS SERIE 2014 : YVES NAVARRE, UN CŒUR QUI COGNE

Nombreux, dit-on, sont les grands écrivains des deux sexes qui doivent, après leur mort, traverser un purgatoire plus ou moins long. Yves Navarre (1940-1994) semble bien être de ceux-là.

Patrick Dubuis, président de la Société des Amis d’Axieros, éditrice de la revue annuelle Inverses qui en est à sa treizième édition depuis 2000, partenaire d’ErosOnyx Editions, est à l’initiative d’un Hors Série à rebours de ce purgatoire justement, recueil de 172 pages à saluer comme il le mérite, avec sa couverture où Navarre, dans les bleus, nous regarde dans les yeux, sur son titre d’un blanc pur : Yves Navarre Vingt ans après…

Et si l’une des clefs possibles de ce purgatoire nous était donnée dès le premier article, de Patrick Dubuis, consacrée aux premiers romans de l’auteur : « Peut-être qu’Yves Navarre n’était pas en paix avec lui-même et, en particulier, avec son homosexualité qu’il n’aurait pas si bien assumée qu’il voulait le laisser paraître. » ?

Car c’est une évidence : comment un écrivain pourrait-il se contenter de bien vivre son époque et de bien se vivre ? La force, la profondeur, l’épaisseur d’un artiste ne sont-elles pas précisément dans cette distorsion compliquée entre son temps et sa propre histoire : être tout à la fois reflet, pionnier et étranger à son temps par sa singularité même ? Le pouls de l’écriture homosensuelle d’Yves Navarre, comme il aimait à la qualifier et se qualifier, est d’avoir, sa vie durant, reflété un cœur qui cogne, pour reprendre le titre de l’un de ses romans, un cœur battant et toujours inadapté, dans sa famille comme dans la société, dans les mouvements de pensée de son époque comme dans sa vie sexuelle et sentimentale, jamais calme, dans la drague comme dans la passion pourtant recherchée à corps et cœur perdus.

Qu’on lise, qu’on dise, qu’on écoute ses phrases, qu’on les regarde aussi – son écriture manuscrite est elle-même saltimbanque, entre élégance, ruptures et tourments, comme le montrent, dans ce Hors Série, les pages reproduites de certains de ses manuscrits, dont le dernier extrait d’un roman inédit ‒, partout, c’est la même tachycardie.

Navarre, comme son écriture, comme son style, est tour à tour lyrique et cassé, aigu et tendre, fier et condamné à l’essoufflement de chaque instant. Vivre toujours au bord du précipice. Avec la force et le risque que donne cette indécision. Le souffle, et donc la phrase, court toujours le risque de manquer, doit souvent se poser pour se recomposer, dans l’imminence constante d’une attaque. Chez Navarre, il y a une lèpre qui ronge le cœur depuis toujours, syphilis des Loukoums, sida de Ce sont amis que vent emporte, mort si intime que c’est vivre qui devient une condamnation, mais aussi une gloire, gloire de se conquérir à chaque respiration, à chaque phrase. Si peu d’apaisement pour tant de paradoxes et de revirements. Proie et cannibale, Yvette dans la cour de récré et dandy moustachu fumant nu dans un magazine disparu au bout de quelques numéros, L’Amour, Yves Navarre nu, fragilement nu, gland décalotté pour émouvoir autant qu’attiser, killer et galopin, jamais acclimaté au jardin des bourgeois mais aussi des militants de la revue Masques. Tenir le plus longtemps possible, vivre le temps de s’attacher, le temps voulu mais vite renoncé, fort et faible de son enfance, fort et faible de l’amour inquiet de sa mère entre des mâles de béton armé, aimé aimant et mal aimé mal aimant, tenir le plus longtemps possible avant que tout (…) devienne insupportable !

C’est cette chamade violente et mélodieuse que l’on entend à travers les articles et les témoignages de ce Hors Série où passe Yves Navarre, et toute sa nébuleuse de paradoxes, dans ses fiertés d’homosensuel revendiqué et ses détresses d’un impossible apaisement. Et tant pis si ça dérange à l’époque du mariage pour tous ! C’est la gloire libre du paria de devenir amant et bourreau des idées, des émotions, des corps et des mots. Amant et bourreau des mots pour en extraire son beau tour à tour fracturé et caressant, le beau des phrases de Navarre à faire longtemps rouler en bouche. Sexe, pensées, sentiments, cœur et encre, tout, chez Navarre, cogne de sang vif et torturé… vingt ans après et pour longtemps, parce que c’est triste, parce que c’est beau !

Pierre Lacroix

ILS, Franck Delorieux

En refermant Ils , me vient l’envie de retrouver une phrase des Illuminations de Rimbaud, et je la retrouve parmi celles du titre « Fleurs » :

Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

Ils est un poème de printemps. Quand la vie pousse et entrelace ses langues, ses tiges, ses sèves. J’entremêlerai le plaisir, le bonheur, l’amour et l’écriture. Je ne vois pas d’autres raisons de vivre. (p.88). Entremêler, c’est bien de cela qu’il s’agit : l’italique et le romain. Les pleins et les déliés des corps. Les pronoms personnels, je, tu, il, nous, ils. Les baisers et les mots. Les rencontres d’hier et celles d’aujourd’hui. Les fleurs jaunes de châtaigniers et les portes cochères. La backroom et le jardin. Le stylet et la langue. Les bourgeons et les membres.

Deux corps deviennent alambic l’un dans l’autre, imbrication où les mots et les parties désignées… torse, genou, épaule, sexe, verge, bite, pine, visage, bouche, lèvre, goutte, foutre, gland, langue, cuisses, couilles, cul, bras, aisselle, pour ne citer qu’une partie de l’anatomie amoureuse… s’enroulent et se plantent dans le corps de l’autre, non pas en miroirs l’un de l’autre, mais en un enchevêtrement de vrilles végétales pour suinter la sueur du plaisir. Deux corps se boivent. Des phrases gouttent. Poétique pornographie ! Le plaisir devient litanie, psalmodie de reliefs et de creux, d’érections et de pénétrations, de phrases où les mêmes mots ne cessent de changer d’angle, comme l’œil de l’objectif ou l’incurvation de la plume, orgasme qui dure dans le livre, une fois passées les préface, dédicaces et épigraphes, sur exactement 69 pages. Fascinante fusion du brut et du savant, de la chair et de l’abstrait.
Le plaisir est roi. Pas de larmes, à peine une éraflure de sang pour écarter l’anus, pas de squelette sous la jouvence des corps, pas de traumatisme d’enfance ni d’adolescence, le souvenir d’une belle initiation qui laisse quelque chose de la fraîcheur douceâtre de l’herbe coupée. Jamais de séparation déchirante. Juste un journal intime dont on sourit avec le temps.

J’étais à un âge où l’on confond encore le plaisir et l’amour. J’entends par âge non pas le nombre des années écoulées depuis la naissance mais une forme d’esprit qui, parfois, perdure jusqu’à la mort. Pour beaucoup, l’amour justifie sinon excuse le plaisir. Le plaisir est une fin en soi. L’amour est aussi rare qu’un bel alexandrin. Comme le plaisir, l’amour apprend que l’écriture participe du bonheur. (p.45)

Maudite soit la passion chez Delorieux. Il faut des Pierrots pour bander devant les Arlequins, mais les Arlequins les fuient de peur de la tristesse après l’amour.

Je hais le malheur que je fuis de peur qu’il ne s’installe. Le malheur prend parfois un autre nom, comme un masque : la passion. Le bonheur (être en accord avec soi) et le plaisir (la satisfaction des désirs) sont les deux seules vertus qui m’importent. Je ne souhaite vivre qu’en embrassant d’un même geste l’amour, le sexe et l’écriture. (p. 50)

Ils arrête le temps par un jour de printemps des corps et des mots. Pouvoir du poète jardinier : deux hommes s’y épanouissent au sens propre et floral du mot.

… il sent que l’anus vibre, prêt à s’ouvrir, fleur, œillet bien sûr, rose ou bouquet de myosotis, tulipe perroquet qui attend la tige qui lui permettra de s’épanouir. (p.54)

Toujours le va et vient entre les corps et les mots. Quelques fleurs, c’est tout, un rehaut de couleur en l’honneur des corps blancs et noirs, patiemment déshabillés, interminablement savourés. Faire le poème et l’amour. Paradoxe souriant du poète : plus vaste est la vie, mais avec les mots pour la dire.

Il s’approche de lui, tout près, il se colle à lui. Quelques gouttes d’eau tombent de ses cheveux sur son visage. Il l’embrasse longtemps. Il caresse sa nuque. Il mange ses lèvres. Il boit sa salive. Il tend ses lèvres vers les siennes. Cela ne peut se terminer que par un baiser : il ne m’appartient plus d’user de mes mots. (p.89)

Pierre Lacroix