L’âme d’AUGIERAS

L’âme de François Augiéras s’en est allée le 13 décembre 1971. D’un troisième infarctus – il avait quarante-sept ans – à l’hôpital de Périgueux où, de Montignac dont l’hospice l’hébergeait comme indigent, il avait été transporté d’urgence.
Et dans la solitude. Deux ans auparavant, le divorce avait été prononcé à ses torts exclusifs. Depuis 1968, il correspondait avec Jean Chalon qui ne l’a jamais rencontré. Paul Placet, son ami si proche n’était pas près de lui.

François Augiéras est inhumé à Domme, dans un coin du cimetière, sans pierre tombale, juste quelques pierres sur sa sépulture, des fleurs quelquefois, un galet en forme de cœur, et son nom écrit avec maladresse sur une plaque fichée dans la terre. Trois personnes étaient présentes à son enterrement. Enterré comme un chien ? Non, mais comme le dernier primitif , comme « un barbare en Occident » , comme un païen mais un païen qui croyait à la survie de l’âme.

Augiéras se voulait païen, contre le christianisme coupable à ses yeux d’avoir coupé l’amour charnel de tout dépassement spirituel, d’avoir défait les liens de l’humain avec le sacré véritable que sont les forces du monde. Pour lui, la religion authentique était celle qui unit tout le vivant et les astres dans « la sainte joie de vivre » . Affaibli, miséreux balloté d’un hospice à une maison de repos, n’ayant plus que quelques mois à vivre, Augiéras revendiquait encore cette union avec l’universel : « Dans le fond, écrivait-il à Jean Chalon, je n’aime que l’aventure, j’aime l’univers ; c’est mon seul amour véritable ! Je fais l’amour avec le monde… et j’en tire des livres ! » Vivre avec le monde, c’était, pour lui, laisser s’interpénétrer un corps et une âme en communication avec le grand Tout, à la fois se laisser habiter par Éros et Pan au plus près du monde, c’est-à-dire loin de la ville, loin de la civilisation, dans le désert d’Afrique comme du Périgord noir.

L’âme d’Augiéras, c’était son corps vibrant avec le monde, un monde brut, de forêts, de sable, de pierre, de sources, de ciel étoilé, jouissant de tous les parfums, celui du thym, de la résine des pins, des senteurs âcres, aussi bien et surtout de suint, d’urine et d’écurie, des odeurs de sueur et de crasse que pouvait exhaler la peau des bergers. Loin de la « civilisation », Augiéras communiquait avec les dieux, dans une union charnelle avec le monde, son âme et son corps ne faisant qu’un dans une volupté proprement magique. Seul auprès d’un jeune arbre, il l’aimait d’amour :

À genoux au pied de l’arbre, mes lèvres sur ses douces écorces, je lui parlai tendrement en une sorte de murmure à demi-chanté, tiré du plus profond de mon être et de ma vérité (…) Je défis la boucle de ma ceinture, j’enlaçai l’arbre et je fis la femme avec lui, torse nu, les flancs serrant le tronc entre mes cuisses.

Dans son âme ainsi incarnée, son âme charnelle, féminin et masculin s’entremêlent indistinctement pour retrouver l’union première (faut-il penser au mythe platonicien de l’androgyne ?).

Dans mes rapports avec l’arbre, ce qu’il y avait en moi de femme venait des premières nuits de la terre ; ces amour des feuilles datait des premiers soirs, des premiers Paradis, et me composait un curieux caractère de magicienne. Une profonde mémoire me revenait dans un flot de plaisir.

Cette âme a une matérialité, une essence physique, elle est bien plus qu’une simple humeur corporelle ; Augiéras, abondamment, en fait un usage religieux, cultuel même. Lui-même qui nous invite à cette identification de son sperme à son âme  ou l’inverse. Lors de ses errances au Maroc, il a rencontré Alec qu’il « aima » soudain de toutes ses forces dès que leurs regards se furent croisés. Ils se retrouvent de temps en temps et, à la nuit tombante, à Agadir,
Sur une immense avancée de sable et de pierre gagnée sur l’obscurité de l’Océan, près des houles que soulève un vent chaud, je le rejoins (…) J’embrasse ses lèvres, une main sur son épaule. Après avoir essuyé sur nos vêtements nos doigts mouillés par notre âme, il reste à genoux sur le sable …
Son âme s’écoule en Afrique, en Périgord, comme en Grèce. À El Goléa, il a offert son âme, cette âme, sa liqueur profonde, essentielle de son être, comme une libation :
Les astres scintillaient (…) primaire, j’adorais l’univers, à genoux sur les pierres (…) joie très pure, je brûlais parfois ma semence…
Pascal, lors de la nuit du 23 novembre 1654, avait, lui, rejeté, repoussé son corps quand il se sépara du monde « : Joie, joie, pleurs de joie…» pour connaître Dieu, le Dieu de l’Évangile, d’Abraham et de Jacob. C’est ce Dieu-là qu’abhorre François Augiéras qui trouve son salut ailleurs :
Moi aussi, j’ai connu la souffrance ; je n’ai pas pour autant inventé un Christ pour me sauver…

À la joie de Pascal, Augiéras, lui, oppose sa « joie très pure » dans l’offrande de son sperme,
Joie de mêler ma jeune force à la force des astres et des plantes ; en moi la soudaine apparition de la joie (…) un nouvel accord de l’Homme avec le ciel.

Lors d’une rencontre précédente avec un jeune Arabe de dix-huit ans, à Ghardaïa, son désir amoureux est tel qu’il en oublie le danger de s’aventurer dans l’obscurité, pour le rejoindre, sur une crête, par une nuit chaude et belle :
La joie de serrer mon ami sur ma poitrine, d’embrasser son visage me fit oublier la peur. Il me rendit mes baisers avec tant d’amour que les larmes me vinrent aux yeux.
Si Dieu existe, je lui dirai : voilà ce qui a été pour moi le comble du bonheur. Je n’ai pas craint d’affronter la mort pour faire l’amour ainsi : la volupté que Tu avais mise dans nos corps, nous l’avons jetée sur Tes pierres près des astres.

Est-ce provocation lancée au Dieu de Pascal, au Dieu chrétien ? Il l’interpelle bien plutôt, moins pour contester son existence, que pour récuser son anathème impardonnable jeté sur le sexe dont Augiéras, lui, a fait le lien avec les forces du monde. Pour Augiéras aussi, l’amour est à réinventer !

Dans Un barbare en Occident, Paul Placet raconte leur séjour, dans les années 50, près des Eyzies où ils se sont trouvé un abri :
Pour qui se passionnait alors de forces occultes, de magie, de communication avec l’univers du ciel, notre site était privilégié (…) Tout ici parle de l’homme primitif, de ses préoccupations de chasse, de sécurité mais aussi du rêve religieux qui fut le sien.
Une nuit de novembre, Augiéras allume un bout de bougie, s’éloigne sans rien dire et, dit encore Paul Placet :
Un grand vide s’est creusé autour de moi. François restera absent un temps assez long. Il vient de retrouver les gestes du sacré, les noces de l’homme avec la terre. Il est invité par toutes les forces de la vie et va renouveler le pacte (…) Nuit de Novembre, l’unité de l’univers, celle des astres, de la terre, des hommes et des bêtes. Mon ami doit prier, étreindre la roche, dire à la nuit profonde la force de son amour, le désir qu’il a de recevoir son approbation et d’être protégé par elle. (…) mon ami, mon frère offre sa passion, celle d’un homme vivant, d’un corps chaud irrigué par le flux puissant de la vie. La chair de François gémit et palpite farouchement quand il la déchire et verse son offrande aux âmes de la nuit.

En Grèce aussi, Augiéras a ainsi offert son âme. Lors de son voyage au Mont Athos, une nuit, alors qu’il se trouve seul sur les pentes de la montagne sainte, au milieu des arbres, il se tient immobile devant le feu qu’il vient d’allumer :
Je me savais aimé, accepté par de craintives présences que mon campement sur les roches intriguait, que ces flammes attiraient. Rien en moi qui ne participât sans réserve à cette féerie nocturne : pas une lueur de christianisme ; j’étais une âme intacte depuis la Préhistoire.

Précédemment reçu dans l’ermitage d’un moine que servait un enfant qui « comme tous les enfants qui vivent seuls avec un vieillard, loin des autres hommes (…) paraissait un peu fou, heureux, très libre ! », sous son masque d’humilité servile, il avait de cet enfant deviné une « vraie nature, assoiffée de caresses, très libre, peu chrétienne ». Cette nuit-là, « fasciné par le feu, (il sentait) naître en (son cœur) un étrange pouvoir ».
Des charmes, d’une tendresse profonde, vieille comme le monde, vraie nourriture des esprits quand vient la nuit, émaner des rocs, des oiseaux et des arbres, se posaient sur mes lèvres et pénétraient en moi.
On marchait dans l’invisible torrent : d’autres nourritures m’arrivaient par les eaux ! L’enfant sortit de l’obscurité, parut devant mes flammes (…) Il semblait avoir, d’instinct, dès le premier regard échangé, deviné que j’étais un autre lui-même, capable de satisfaire sans plus attendre, tous ses secrets désirs, et d’abord l’insondable besoin de tendresse entre les bras d’un adulte, qui est le fait de tous les adolescents primitifs (…) Mes derniers tisons, presque éteints, piqués de taches rouges, n’éclairaient que sa main qui tremblait un peu, sa main charmante, que je pris soudain dans la mienne.
Il n’attendait que cela !je le sentis frémir ; un immense abandon s’empara de tout son être, une joie délicieuse.

Avec cet enfant auquel, cette nuit-là, il donne toute sa tendresse, Augiéras quitte le monde des hommes. Tous deux, cette nuit-là, ne forment plus qu’un seul être, « un brasier à force de joie (…) saoulés de bonheur (…) au cœur d’un tourbillon de lumière » :
…un accord, infiniment répété, divin, au-delà de toute musique audible, nous transportait d’allégresse, jetait notre amour vers les constellations, nous ramenait à nos cavernes (…) nous laissait entre voir plusieurs fragments de nos vies antérieures, de nos amours passées, et, plus souvent, ne se situait en aucun lieu, en aucun temps, se suffisant à soi-même au centre immobile d’un perpétuel jaillissement de flammes.

Expérience mystique, initiatique de l’amour, dans laquelle on fait don de soi, entièrement, corps et âme confondus. « Sensation de totale immobilité, d’ivresse heureuse, de légèreté… », l’extrême de la joie, tandis que les eaux du torrent filaient à vive allure le long de la roche où l’enfant et le nomade se sont étendus.
Quand je rouvris les yeux, elles emportaient vite, en aval, des brindilles, des feuilles sèches, et de longues traînées blanches, laiteuses, tirées des profondeurs de nos corps enlacés ; de longues traînées de sève humaine, qui flottaient, dansaient sur les vagues, et disparurent dans l’obscurité.

Il faut relire ces pages magnifiques de la nuit d’amour entre cet enfant emporté par « un élan de naïve sauvagerie » et Augiéras qui garde de sa présence, une fois l’enfant parti, des traces sur son visage, ses vêtements, ses mains. Échange de corps à corps, d’âme à âme, corps et âmes intimement mêlées. Depuis quarante ans bientôt, l’âme d’Augiéras ne se déverse plus de ses moelles profondes, dans les sables d’El Goléa, ni dans la Vézère, ni sur les roches du Périgord noir ni dans les eaux d’un torrent de la Montagne Sacrée. Son âme, son âme de primitif et de sauvage, un primaire si raffiné pourtant, où est-elle ? Depuis quarante ans et plus, la terre, l’eau, le sable l’ont faite sienne, absorbée, assimilée. Elle y survit et aussi dans les astres auxquels il l’a si souvent offerte. La si modeste tombe du cimetière de Domme ne saurait la contenir. Âme singulière qui vit encore dans les mots laissés derrière elle, qui chantent et nous enchantent  ou peuvent en agacer d’autres (ce qui ne lui déplaisait guère, doit-on dire), âme échappée à ce monde dans la plus grande solitude et la plus triste misère.
Ma plus belle œuvre d’art, serait-ce ma vie ? Ce que j’ai vécu, voilà surtout ce qui m’importe. C’est aussi la meilleure manière de s’élever contre les hommes.

Yvan Quintin

Hommage à Daniel SCHMID

Voici dix ans qu’est mort Daniel Schmid, en 2006. Sous le titre, Le chat qui pense, une maison allemande a sorti en 2011 un DVD qui est le bienvenu, bien qu’il ne soit pas encore disponible en France. Notre rubrique « Actu-Coup de cœur » en parle abondamment.

HOMMAGE A L’HOMME BLESSE : ce fut un coup de coeur en 1983… et puisque Patrice Chéreau nous a quittés le 7 octobre 2013

On est on ne sait pas où. L’action a lieu un peu le jour, souvent la nuit. C’est la saison des orages, d’un orage qui n’en finirait pas d’éclater pendant tout le film, et qui attendrait la fin pour planter son éclair de feu et de mort.

Il a dix-huit ans à peine, le garçon au cœur du film. Tout beau, tout neuf, tout pur, craintif encore et déjà matou, avec le besoin de sortir dans le noir, en chasse, en mal de baise et d’amour à la fois. On le sent dès la première scène, dans sa famille il étouffe. Dans la salle d’attente d’une gare où il faut tuer le temps, il échappe aux regards couveurs de sa mère. Guidé par un drôle de type en maraude, il descend aux toilettes. Et là, au fond d’un couloir, devant un distributeur de boissons, son destin l’attend. Son destin, il est brun, de dos pour le moment. Sans se retourner, sans même apparemment l’avoir vu, il demande au jeune : « T’as soif ? ». Puis il se tourne, le fixe, lui tend une bière. La trentaine. Yeux verts. Fendus très longs par des comprachicos qui y auraient mis de l’absinthe vive. Une gueule taillée elle aussi au cran d’arrêt. Barbe de plusieurs nuits à rôder. Juste ce qu’il faut de muscle maigre sous un jean fatigué, une veste d’un bleu gris froid, un tee-shirt pas net mais assez blanc pour aller avec les dents, un tee-shirt longtemps porté, devenu amoureux de la peau qu’il habille. Cette bière tendue, c’est le philtre des amants qui les mènera à l’amour dans la mort.

Avec L’homme blessé, on va du réalisme au mythe, constamment. On est dans un Tristan et Iseult des pissotières, entre un marlou gigolo qui ne peut vivre son penchant pour les hommes mais qui allume partout des étincelles chez les hommes et les femmes qui se prennent à sa dégaine de félin brun, et un petit mec, encore puceau, touchant d’ardeur et de candeur, en quête du bel amour, du vrai, total et sans issue, et qui le trouve là, yeux de loup, peau pâle et poils noirs, dans ce paradis de crasse des toilettes laissées aux pédés, sur fond d’émail blanc et de murs lépreux, dans la nuit saignante de néons où traînent tous les blessés d’amour, les durs et les tendres, tous les hiboux qui n’ont pas droit au jour et qui en sont venus à aimer ça. Pas de répit pour le matou en mal de loup.

Durant tout le film, il y a une lame de couteau entre eux, comme le glaive de la forêt du Morois entre Iseult et Tristan. Le gigolo est rompu à toutes les félonies mais il garde encore des traces d’un mal de tendresse enfoui sous des couches et des couches d’âpreté, comme un vieux fond de braises qui ne peuvent pas mourir, sans jamais pouvoir réchauffer ceux qui s’y frottent. L’adolescent est tout feu tout flamme, prêt à tout, pour ce premier amour, à s’ouvrir le front à un punching ball de fête foraine, à voler, à tapiner et à tuer. Et pourtant, l’amour qu’il vivra avec son beau voyou se fera longtemps dans le virtuel : c’est par exemple une pipe que le loup Mezzogiorno imposera au matou Anglade, devant un client qui aime mater, mais une fausse pipe que l’amant aussi convoité que lointain se fait à son propre pouce, pas une vraie pipe scellée entre muqueuses, dans la chaleur de la salive et du sperme. Amour voué à rester vierge, à caresser des yeux le sexe entrevu de l’autre, à accepter le cadeau d’un couteau, tendresse de loup justement, à aimer porter les fringues de l’autre, un peu de la chaleur de sa peau, jusqu’à ces vraies caresses volées à son corps drogué… avant strangulation.

« Je te hais d’amour » et nous mourrons ensemble . Un Tristan et Iseult, mais entre hommes et à la Genet. Tu m’as blessé de ma première estafilade d’amour et je te tuerai pour te garder à moi. L’homme blessé de Patrice Chéreau est un poème brut de passion qui monte sur fond de nuit, de carrelage de latrines et de néons, dans ces marges où l’interdit fait que les adolescents blessés ne peuvent que tuer leur amant de rêve, pour pouvoir enfin gicler chaud à deux et donner le seul baiser possible, celui de la mort.

Pierre Lacroix

Hommage à Werner SCHROETER, le roi des roses

Le Roi des Roses de Werner Schroeter

Le film, sorti en Allemagne en 1984, est passé en 1991 à Paris, à l’ Épée de Bois, chaleureuse petite salle du Quartier Latin qui s’était pour l’occasion pavoisée de roses rouges.

Werner Schroeter est à facettes multiples comme tous les baroques. Le Roi des Roses est un conte gothique en décor méditerranéen, charnel et mystique, un film où l’artiste orchestre superbement son leitmotiv : la beauté cruelle, de fleurs et de sang, des amours interdites.

Peintre sur l’écran, comme Luis Caballero est peintre sur ses toiles, les deux hommes ont en commun le goût du péché laissé par une éducation religieuse et la fascination pour les destins de martyrs, Christ et Saints de La Légende Dorée, corps rongés par la maladie ou les si longues épines de l’amour impossible. Les deux artistes partent d’un matériau brut pour atteindre un somptueux maniérisme de poses, d’éclairages, de palettes. Leur univers est théâtral, exacerbé, constamment écartelé entre agonie et orgasme.

Dans Le Roi des Roses, tourné au Portugal, nous ne saurons pourtant jamais où nous sommes, ni à quelle époque exactement. Lieux et temps se fondent en chromos d’album foisonnant où le primitif le dispute à l’extrême sophistication. Primitif à première vue le décor : on est dans un étrange Éden rocailleux, au bord de vagues lancinantes. Mais tout est artifice dans ce cadre apparemment primitif : on y entend dans la bande-son beaucoup de silences mais aussi plusieurs langues, de celles des personnages à celles des voix de la bande-son, chansons et arias d’opéras. Nombreux sont les arts qui s’y entrecroisent, populaires ou classiques, des comptines jusqu’aux grandes orgues et airs d’opéra, de naïves images pieuses jusqu’aux sculptures vivantes ou tableaux décadents et surréalistes de certaines scènes. On y entend des prières napolitaines, des extraits des poèmes d’Edgar Poe et d’autres de Pablo Neruda dits par leur auteur. Le Roi des Roses est une orgie de toutes les beautés dont l’art est capable.

On y erre à travers une forêt de symboles, entre des fresques évoquant le Qattrocento et les piliers d’une architecture baroque où s’accouplent des visions de beauté et de laideur, de bien et de mal, de vie et de mort. Lieux désertiques écrasés de soleil comme une biblique Palestine. Jardins en fleurs sous la lune comme les roseraies persanes de Saadi. Plages nocturnes battues des vagues où se baignent nus les deux héros du film, loin des intérieurs si élégants qu’ils en sont inquiétants, étouffants. Une bergerie, paillée de frais, à rôles multiples : étable de la Nativité, église rustique avec les sonnailles de brebis pour musique, mais aussi surprenante prison pour un brun jouvenceau. Poutres tendues de toiles d’araignées et chapelles fleuries de rouge. Danse des phalènes aux rayons de la lune et plongée angoissante, au fond glauque des eaux, d’un crapaud mystérieusement encagé. Blanche fontaine purificatrice et chair humaine trouée, sang giclant par toutes les veines. Roses fraîches et roses desséchées. Roses épanouies et roses mutilées, parcourues de crapauds, minées par un cancer secret. Roses gorgées de sève et roses gorgées de sang. Toute la création, dans Le Roi des Roses, est montrée dans sa fatale dualité : la nature y est pétrie d’idéal et de damnation.

Un personnage hiératique orchestre ce pictural chaos : Anna, une femme allemande, veuve apparemment, mère d’un fils né de père arabe, belle comme une Madone frêle, rousse comme une magicienne, se révèle progressivement avoir jeté cette malédiction de mort sur la vie, sur les élans vitaux de la nature qui l’entoure, et donc sur le désir de son fils, Albert, qu’a visité un ange de toutes les tentations, le brun et pâle Fernando. Or, Albert protège de sa dévotion, cache, emprisonne et nourrit Fernando consentant, dans la bergerie évoquée plus haut. Si Anna et son fils sont unis dans la passion de leur roseraie, qu’ils cultivent à l’écart du monde, Anna vend les roses, les soigne quand elle les sent menacées ou les arrache. Albert, lui, se contente de les aimer, tout en cherchant la rose idéale. Mère et Vierge au désert, entourée d’enfants qu’elle attire et prend par l’épaule, Anna est à la fois l’idole adorée de son fils et la mère castratrice de la tradition chrétienne. Elle devient furie maléfique, offrant de l’argent à l’ange visiteur pour qu’il s’en aille, quand elle tremble que son fils fait homme ne succombe aux vertiges de la chair. Elle est enfin Vierge tremblante mais apaisée, quand les amants de la bergerie, vibrants d’attirance et de culpabilité, altérés d’un désir que n’ont pu apaiser ni les vagues ni les caresses d’eau lustrale, incapables de vivre la chair comme un appel innocent, s’unissent dans le martyre consenti : Albert greffe ses roses rouges dans les veines offertes de Fernando qu’il entaille et laboure. Elles deviennent ainsi roses mystiques, bouquet de sang offert à la mère et à la divinité.

Saint Sébastien percé de fleurs en guise de flèches- comme l’avait déjà illustré, avant sa mort en 1970, Yukio Mishima photographié par Eikoh Hosoe dans leur Ordalie par les roses, hymne pictural à Éros et Thanatos, œuvre nipponne riche de références aux arts occidentaux – le Roi des Roses de Schroeter est un beau garçon nu, troué de roses rouges, dans les bras de son amant bourreau vêtu de noir. Hostie sanglante déposée et enlacée parmi d’autres roses, l’ange visiteur est devenu christique : c’est devant cette image, pieuse et barbare, mystique et sensuelle, que viennent pour faire une prière les enfants du village.

La chair, dans Le Roi des Roses, ne peut se vivre que dans l’ordalie : dans une scène où les caresses d’ Albert, jointes à celles de la caméra, peuvent laisser croire un moment au plaisir enfin cueilli sans remords, Albert empoigne le sexe de l’ange comme pour l’arracher. L’unique fusion se fait dans le sang, dans un crépuscule enflammé de roses, dans une ascension religieuse de musiques et de voix. La bande-son tout entière fait écho à ce glissement de l’amour profane à l’amour sacré, sous les yeux de la Vierge et Mère. On passe du roucoulé sensuel de Mélina Mercouri à la voix d’apothéose et de passion de Maria Callas. La chair conduit au Golgotha, à l’offrande de son corps au couteau du sacrifice, pour se racheter du mal et s’unir dans le sang. Rachat ambigu, car il s’accomplit avec l’autre, par le couteau de l’autre, par ses roses qui vous pénètrent de partout et vous fouillent plus profond que jamais l’amour.

On pense aux derniers plans du Sebastiane de Jarman, mais Le Roi des Roses est un Saint Sébastien à la Werner Schroeter. L’amour de la Mère et l’amour des garçons, la chair et Dieu y sont réconciliés en un sublime supplice où les roses rouges tiennent lieu de flèches. Le Roi des Roses est un poème visuel et sonore, beau d’une beauté qui ne vieillira pas, beau de son souffle baroque, beau comme le péché.

Pierre Lacroix

Hommage à Jean LE BITOUX

Jean Le Bitoux est mort le 21 avril 2010. Avec lui disparaît l’un des pionniers du militantisme homosexuel. Toute l’équipe d’ErosOnyx Éditions a voulu, à l’unanimité, saluer sa mémoire. Fils de bonne famille, c’est dans la rébellion contre le milieu familial que Jean Le Bitoux s’est fait homme pour rester fidèle à ce qu’il était. Nous ne rappellerons pas ici ce que tout le monde sait sur sa vie publique, mais seulement le conseil que Simone de Beauvoir lui donna, alors qu’engagé dans les mouvements gauchistes et autres des années 1970 il y percevait une forte homophobie ambiante : « Si le mouvement révolutionnaire a du mal à vous accepter, vous n’avez qu’à être plus révolutionnaire que les révolutionnaires. » Jean Le Bitoux en était déjà convaincu.

Hommage à Guy GILLES

GUY GILLES

Un premier DVD d’un cinéaste injustement méconnu et trop tôt disparu
Trois films sont disponibles sur ce DVD :
L’amour à la mer (1963), prix de la critique au Festival de Locarno (1964), soleil d’août quand l’automne est déjà là,
Au pan coupé (1968), des cœurs au pan coupé qui ne s’aiment pas assez pour vivre, même quand on les aime,
Le clair de terre (1970), sensibilité, beauté, souvenirs qui s’appellent les uns les autres, poème au « clair de terre » de l’enfance.

Trois films accompagnés d’un émouvant film-hommage de Luc Bernard à son frère Guy Gilles (1999), avec la participation et le témoignage d’acteurs qui l’ont connu.

Un cinéaste écorché, hanté par les « absences répétées » de l’amour, obsédé par l’omnipotence assassine du temps.

Amoureux des actrices dont l’élégance, la voix, mais aussi le jardin intérieur font rêver, tantôt maternelles, tantôt sylphides, amoureux aussi d’un acteur, Patrick Jouanné, qu’on retrouve de film en film, sauvagement beau comme le Dallessandro de Morrissey et le Bobby Kendall de James Bidgood.

Contemporain de Godard et de Truffaut, proche de Jeanne Moreau et de Delphine Seyrig, Guy Gilles a été reconnu et soutenu par un cercle de comédiens remarquables, de Gréco à Delon ,de Brialy à Bedos, sans oublier Danièle Delorme et Edwige Feuillère… tous marqués par l’ardeur de Guy Gilles à les convaincre d’entrer dans son univers.

Merci à Macha Méril (interprète de Au pan coupé) d’avoir permis cette édition.