LA FILLE DU VENT

 CHAMADE EN SATIN ROUGE

Spectacle pour instruments et voix du Geneva Camerata

donné en première mondiale au Bâtiment des Forces Motrices

 à Genève le jeudi 27 janvier 2022

David Greilsammer, dans le cadre de ses ʺconcerts prestigesʺ, a donné à voir et à écouter un triptyque musical et théâtral qui, quelques jours après le spectacle, laisse le percutant souvenir d’une chamade en satin rouge.

Un spectacle homogène dont les trois temps se répondent en un tout organique. Prologue, monologue vocal sur fond musical et épilogue se placent tous les trois sous le signe de la percussion, celle de la musique symphonique prenant, comme dans un écrin, un poème en prose de passion interdite écrit par Yannis Ritsos, Phaidra, Phèdre selon Ritsos, une Phaidra portée par la longue silhouette, l’âme et la voix de Fanny Ardant. On entre dans le spectacle par le solo de percussions qui ouvre la Symphonie n° 103 de Joseph Haydn, dite « roulement de timbales » et, durant tout le spectacle, cette chamade ne se posera brièvement que pour reprendre autrement et de plus belle, y compris dans le détonnant épilogue, improvisation confiée à Jonathan Keren. David Greilsammer parvient à nous prendre dans une fougue sans cesse renaissante et qui ne s’apaise que pour mieux nous transporter dans le double orgasme de l’amour et de la mort.

Après le prologue percutant d’un Haydn dont la frénésie dit, durant toute la symphonie,  l’énergie de vivre et de créer à plus de 50 ans, comme si le temps fouettait le sang au lieu de le glacer, David Greilsammer a confié à Bastien David, né en 1990, la délicate tâche de créer une toile de fond musicale à la pièce de Ritsos. Bastien David a donc écrit une « Phaidra », pour comédienne et orchestre, à la fois sobre et sourdement menaçante. Pari subtil de servir le monologue de Phaidra sans jamais étouffer la voix parfaitement articulée de Fanny Ardant et d’y fondre en même temps la moiteur animale du désir de Phèdre pour le jeune Hippolyte. On y entend, comme si l’on était dans les bois et près des étangs, mêlés à l’orchestre, des feulements de fauves et des chants de rainettes qui prolongent et colorent le poème dramatique de Ritsos où Phaidra se sent tour à tour, dans ses appels de bête en mal d’amour, fauves au début et rainettes à la fin. Quant à l’épilogue, que l’on pourrait attendre comme un requiem après le triomphe de la nuit apaisante sur l’incandescence de Phaidra, il n’en est rien : les Préludes et improvisations sur des thèmes de Haydn de Jonathan Keren, né en 1978, sont un medley étonnant où classique et jazz reprennent les motifs de percussion de la symphonie de Haydn comme pour défier la mort. On y frappe même de la main le bois de la contrebasse pour que s’emballe le rythme du cœur. Même le requiem piaffe de vie, mêle ses timbales et ses cors dans un spectacle où le funèbre en filigrane le dispute toujours à l’ardeur sans jamais l’emporter. Il n’est que de regarder David Greilsammer conduire l’orchestre pour sentir que tout bat la chamade dans ce spectacle, y compris sa baguette.

Voix et instruments au diapason. Fanny Ardant se glisse en Phaidra comme en un long gant d’élégance et de désir. Talons hauts, silhouette altière, crinière fauve, corsage de voile noir et jupe fourreau de satin rouge, à la croire plus jeune qu’Hippolyte, absent de la scène mais partout présent dans le noir et dessiné par les mots de Phaidra. « Je t’ai fait appeler » : Fanny Ardant dit son rôle en comédienne qui le sait sur le bout des ongles et peut le vivre face au public dans l’ombre. Nous vivons la dernière heure de Phaidra, mariée à Thésée et amoureuse éconduite du fils de son époux, embelli par son goût de la chasse mais ignorant des appels d’Aphrodite. Plus rien à perdre pour Phaidra. Tout à gagner dans une déclaration à nu et tout habillée en même temps de délires orgiaques pour que le fils de l’Amazone, le fier disciple d’Artémis rentré tout poussiéreux de sa journée de chasse, comprenne qu’elle l’aime à en mourir. Elle va de visions en visions pour exciter le bel indifférent : rêver d’être sa proie dans les buissons pour qu’il la tue et la prenne dans ses bras, vouloir de lui une plume pour un chapeau, une de ces plumes arrachées qui laissent « un trou rouge » dans la chair d’un oiseau, rêver d’être un cheval attaché à une corde par une patte, fougueux jusqu’à se mutiler pour être libre, rêver de faire éclater les masques, que le sang de vérité puisse sourdre, se délecter de l’odeur de sperme restée entre les draps de ce jeune homme étrangement solitaire, lui voler sa petite croix d’or et se délecter de le voir à quatre pattes la chercher sous les armoires, vouloir entrer au bain avec lui pour le laver tout entier de sa suave sueur, se sentir pareille aux rainettes de cette nuit de printemps coassant de désir à la lune… et puis en venir à l’extase de mourir dans cette « nuit incorruptible », face à l’intouchable que l’on vient d’éclabousser de toute sa chamade de mots. Rien d’étonnant à ce que, dans la composition fluide de Bastien David, se glissent des feulements de fauves et des coassements de rainettes quand Phaidra se sent vivante et mouvante comme ces bêtes qui vivent à son diapason.

Phaidra, fille du vent, fille du sang, femme libre de dire, comme un homme, sans peur, sans pudeur, à l’éphèbe au petit crucifix d’or qu’elle lui a volé pour le porter entre ses seins : « Ta sainteté avant le péché, je n’y crois pas ; je la déclare impuissance, je la déclare lâcheté ». Aimer jusqu’à défier Dieu pour libérer le bel Éros. Il faut être Phaidra et  Fanny Ardant pour oser ça !

                                                   Pierre Lacroix, co-éditeur d’ErosOnyx

POUR EN SAVOIR PLUS SUR BASTIEN DAVID, COMPOSITEUR DE LA MUSIQUE DE « PHAIDRA » POUR COMÉDIENNE ET ORCHESTRE :

PHAIDRA, basé sur le poème dramatique de Yannis Ritsos

Commande du Geneva Camerata – Création Mondiale

Traduit du grec par Anne Personnaz et publié aux éditions ErosOnyx

Grâce à son génie, à son courage et à son humanité, Yannis Ritsos est considéré comme l’un des plus grands poètes de la Grèce moderne, ainsi qu’un héros qui a transformé l’histoire de son pays. Né en 1909, il rejoint le parti communiste dès l’âge de vingt-cinq ans et se bat au sein de la Résistance contre l’occupation nazie en Grèce. Malgré les terribles difficultés qu’il traverse durant sa vie – comme son emprisonnement et sa torture par la dictature grecque – Yannis Ritsos reste engagé politiquement jusqu’à sa mort en 1990. C’est en 1978 qu’il achève Phaidra, un chant d’amour à la fois poétique, érotique et tragique, s’inspirant du personnage de Phèdre dans la mythologie grecque. Ce chef-d’œuvre de Ritsos rend hommage à la force et à la détermination d’une femme courageuse qui décide de suivre son inexorable passion, jusqu’au bout de la souffrance et du tourment.

Le compositeur Bastien David écrit au sujet de sa nouvelle pièce : Dans Phaidra de Yannis Ritsos, nous vivons la déclaration amoureuse de Phèdre pour Hippolyte, le fils de son mari Thésée et de l’Amazone Antiope. À travers ses mots dénués de pudeur, Phèdre exprime ardemment l’immense souffrance qu’elle traverse ainsi que le désir éternel qu’elle éprouve pour ce jeune homme qui la rejette. Tout au long du monologue, nous retrouvons l’omniprésence du sang, de l’eau, du sperme, de la sueur, et de tous les autres mots qui peuvent faire référence aux fluides corporels. J’ai composé la musique en m’inspirant de ces matières vivantes, liquides et mouvantes, qui composent la quasi-totalité de notre corps.

À travers la musique, j’ai souhaité sculpter un flux sonore en mutation perpétuelle, afin de transmettre à l’auditeur les sensations physiologiques de Phèdre, ici incarnée par la voix charnelle et poignante de Fanny Ardant. De plus, j’ai voulu mettre en valeur la métamorphose que traverse la protagoniste, provoquée par la passion irrépressible qu’elle ressent pour Hippolyte. L’inertie des sentiments se traduit musicalement par la lenteur et l’obsession. Dans ce moment de détresse, l’irréversible se met graduellement en place… La musique devient alors le sel de mer qui ronge progressivement la roche des calanques, jusqu’à la rendre aussi coupante que les lames d’un rasoir ; ou encore, l’écoulement d’une rivière souterraine, qui finit par creuser dans la pierre les sillons du futur.

                                                 LA FILLE DU VENT, PROGRAMME, page 19